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Monday, October 5, 2026

La fin du Canadien

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Il a dix-huit ans et il ne votera pas. À dix-huit ans, pour lui, c’est déjà la fin de la vie.

Il s’appelle Urbain. Quand on l’appelle par son nom, il ne répond pas.

Dans l’écurie installée au sommet du mont Royal, Urbain était, jusqu’à vendredi dernier, le dernier cheval de race canadienne encore employé par la police de Montréal.

Urbain est désormais à la retraite. Il va couler la fin de ses jours dans les prés de Mirabel. Pas de discours de départ ni de montre en or. Juste une retraite dorée, garantie sans anxiété.

Pourquoi vous parler d’Urbain ? Parce qu’après lui, c’est fini. Tous les Canadiens ont été remplacés par des Clydesdales, de gros chevaux de trait d’origine écossaise.

Pendant des décennies, la police de Montréal a monté des chevaux canadiens comme Urbain. De bonnes bêtes solides, capables de circuler sur la montagne, l’asphalte, le gravier et la neige.

Le cheval Canadien a quelque chose qui appartient intimement à l’histoire du demi-pays où il a si longtemps servi. On doit son arrivée à nul autre que Louis XIV. Pour soutenir sa colonie d’Amérique, il en envoie en Nouvelle-France. Ces bêtes, originaires de Bretagne et de Normandie, arrivent à compter de 1665. D’abord 12 juments et 2 talons. Jusqu’en 1671, quelque 82 chevaux sont ainsi expédiés. Puis, les arrivages cessent.

Les Autochtones voient débarquer ces chevaux avec stupéfaction. Comment de si grosses bêtes peuvent-elles être, se demandent-ils, « si traitables, et si souples à toutes les volontés de l’homme » ? Ils les appellent « les orignaux de France », note le jésuite François Le Mercier en 1665.

Pendant près d’un siècle, la petite population chevaline se reproduit en vase clos. Le Canadien est modelé par le pays où il vit. Sous l’effet du climat, du travail et de la sélection qui s’opère, le cheval Canadien développe ses propres caractéristiques. Cet animal n’est pas surnommé pour rien le « petit cheval de fer ». Il est solide, endurant et frugal. Quasi comme les habitants du pays dont il est le produit.

Les « orignaux de France » se multiplient tant le cheval apparaît indispensable. Il permet les labours. Il transporte les récoltes. Il tire les cabrouets et les traîneaux. Sa multiplication et les passions qu’il suscite sont telles que les autorités commencent à s’en inquiéter.

En 1709, l’intendant va recommander aux habitants de la région de Montréal de ne pas garder plus de deux chevaux et un poulain. Il estime qu’ils en entretiennent trop et qu’ainsi cette passion pour les chevaux a un trop grand prix pour le pays. Les temps n’ont pas changé : travaillez beaucoup et on trouvera encore à vous reprocher de coûter trop cher à nourrir.

Sur le mont Royal, durant la semaine des Championnats du monde de cyclisme, une policière m’a affirmé qu’une des raisons pour lesquelles les policiers avaient abandonné les Canadiens est que leurs remplaçants, les Clydesdales, sont plus impressionnants. Imaginez ce géant devant des manifestants…

Je me suis dit que c’était dans l’ordre des choses. En Amérique du Nord, la police affectionne les grosses cylindrées, les énormes VUS et les camionnettes. Pourquoi le cheval de police aurait-il échappé à cette course aux formats surdimensionnés ?

Ce n’est pas la raison principale, m’assure la sergente Analie Coderre, cavalière d’expérience et responsable de la cavalerie. Les Canadiens aiment travailler. Rester immobiles à surveiller, comme l’exige souvent le métier de cheval policier, les rend anxieux. Si bien que la police de Montréal a décidé de leur préférer le Clydesdale, déjà largement utilisé par diverses unités montées, comme à Toronto et à Ottawa. « C’est pour une question de mental que nous sommes passés aux Clydesdales », affirme la sergente, bien droite dans ses bottes noires vernies. Quel défaut que d’aimer trop travailler.

La cavalerie de la police de Montréal comptait huit chevaux Canadiens. Avec l’arrivée des Clydesdales, ce nombre est passé à douze. Ce sont toutes des femmes qui montent ces bêtes. Avant, pendant plus d’un siècle, ce n’étaient que des hommes qui se retrouvaient à la cavalerie. Pourquoi les choses ont-elles changé ? Les policières ne le savent pas trop.

La policière Karine Naud a eu Urbain pour partenaire durant des années. D’où lui vient sa passion pour les chevaux ? « À quatre ans, je jouais avec des voitures de police d’un côté et des pouliches de l’autre. Adulte, j’ai trouvé le moyen d’unir les deux », dit-elle. Sans passion, certaines vocations seraient plus difficiles à expliquer.

Durant ses vacances, la policière revient volontiers voir son cheval. À la maison, elle en possède cinq. « Le cheval passe avant tout », répètent les policières à propos de leurs partenaires chevalins.

J’ai souvenir de photographies de mon collègue photographe Jacques Nadeau, qui avait croqué avec son appareil une charge de cette cavalerie de police qui avait des allures de chevaliers lancés dans une cavalcade du Moyen Âge. À une autre occasion, pendant les manifestations du Printemps érable, il avait bien failli être piétiné par les chevaux de la cavalerie. « J’étais là », affirme la sergente Coderre. « Disons que je nuancerais un peu, en me demandant ce que le photographe faisait là exactement. »

Elles ne vont pas « promener » leurs chevaux. Le mot les fait rager. Elles patrouillent, expliquent-elles. Partout sur l’île de Montréal. Une promenade avec un uniforme, une arme, une radio et des menottes, on appelle ça une patrouille.

La plupart du temps, les chevaux ne se trouvent pas dans les sentiers du mont Royal. Les bêtes ont été dressées à répondre à des impératifs policiers. La cavalière Heather Mitchell est celle qui a le plus longtemps chevauché Urbain. Les chevaux ont beau être des herbivores de nature craintive, elle explique que le dressage en fait une extension de la volonté de celle qui les monte. « On les aide à tomber en mode police. » Reste que, pour les policières, même s’ils peuvent être menaçants, les nouveaux Clydesdales sont de « gentils géants ». Tout dépend du point de vue. Et reste qu’Urbain, comme les autres Canadiens, n’a jamais voté pour ça.

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