Les impostures de l’IA | Des influenceuses 100 % fausses

La Montréalaise Catherine Beaulieu, « étudiante en soins infirmiers », cumulait jusqu’à tout récemment environ 3600 abonnés sur TikTok et plus de 6000 autres sur Instagram. Ses dadas ? « Lifestyle · Travel · Daily Life », selon la minibiographie qui coiffait son compte. « Un peu de français, a little English », ajoutait-elle.
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La jeune femme âgée de 23 ans documente dans ses « stories » autant ses voyages autour du Québec que ses passages au gym sur fond de rap québécois. Tantôt une marche avec « mom », tantôt une balade en montagne avec une amie. Catherine Beaulieu a obtenu le badge « Vérifié » de Meta, qui garantit l’authenticité des comptes. Son rayonnement l’a amenée à boucler différentes collaborations, notamment avec les boissons énergisantes sans sucre Rap Soda.
IMAGE TIRÉE D’UNE CAPTURE D’ÉCRAN D’INSTAGRAM
Le compte Instagram de Catherine Beaulieu alors qu’il comptait 3575 abonnés
IMAGE TIRÉE D’UNE CAPTURE D’ÉCRAN D’INSTAGRAM
Catherine Beaulieu, créée par l’IA, avec une boisson Rap Soda
Or, quoi qu’en pensent les milliers d’internautes qui la complimentent sur son sourire, ses yeux et même son authenticité, Catherine Beaulieu a été créée à 100 % par l’intelligence artificielle (IA), a constaté La Presse.
L’avatar fait partie d’une flopée d’influenceurs nouveau genre qui tentent de monétiser leur vie virtuelle de deux manières. La première : en dirigeant leurs abonnés Instagram et TikTok vers des comptes payants à caractère sexuel de leur persona – la peau est affaire de prompts (instructions génératives) et d’algorithmes. La seconde, plus rare et plus exigeante : en suscitant l’intérêt d’entreprises pour du marketing d’influence.
PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE
Laurence Grondin-Robillard
Avant, on devait se demander : est-ce que cette photo-là est vraie, est-ce que les informations qu’elle communique sont vraies ? Maintenant, il faut se demander : est-ce que la personne qui me parle existe pour vrai ? On vient de changer d’étape.
Dans le marché de l’attention fugace, distinguer le vrai du faux s’avère de plus en plus difficile. La Presse a pris le temps.
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IMAGE TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM DE CATHERINE BEAULIEU
L’avatar Catherine Beaulieu aux Francos
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IMAGE TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM DE CATHERINE BEAULIEU
L’avatar Catherine Beaulieu aux Francos
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Dans le cas de Catherine Beaulieu, quelques détails nous ont permis de conclure qu’il s’agissait d’un personnage. Parmi eux : une banderole « Francofolies de Montréal » dans une photo datée de 2026, alors que le festival utilise la dénomination « Francos » depuis l’édition 2018, nous confirme le promoteur Spectra dans un courriel.
Dans une autre publication, la festivalière tient un verre de bière où apparaissent les mots « Franco » et « Bell ». Or, les Francos, toujours avec un « s », sont présentées par Rogers depuis 2025.
Une « notice sur l’IA » a parfois été ajoutée aux publications de Catherine Beaulieu ; Meta identifie certaines publications lorsqu’« un signal indique que le contenu est entièrement généré par l’IA ». L’avertissement n’est ni systématique ni toujours visible.
Et à en croire les centaines de commentaires et de « j’aime » sous les photos et les vidéos de Catherine Beaulieu et de bien d’autres avatars, les abonnés sont nombreux à se méprendre. Le sceau « Vérifié », qui a été vendu comme un gage d’authenticité, ajoute à la confusion, souligne Mme Grondin-Robillard.
La journée où le réseau social a décidé qu’il fallait rentabiliser le crochet bleu, on s’est rendu compte que si tu paies, ça va être plutôt simple de l’avoir. Et plus tu paies cher, plus tu vas être vu, parce que tu es priorisé dans les recommandations algorithmiques.
IMAGE TIRÉE D’UNE CAPTURE D’ÉCRAN DU SITE WEB DE CATHERINE BEAULIEU
Site personnel et payant de l’avatar Catherine Beaulieu
L’objectif de Catherine Beaulieu, jusqu’à ce que ses comptes soient récemment désactivés ? Diriger sa communauté TikTok et Instagram (le compte a été désactivé peu avant la publication de ce dossier) vers un forfait VIP payant – entre 50 et 150 $ – sur son compte Telegram ou sur son site personnel. Elle y promet des photos et des vidéos pornographiques exclusives ainsi que des retours de message rapides.
Avec l’aide de Laurence Grondin-Robillard, nous avons découvert dans des archives Instagram que Catherine Beaulieu avait d’abord été créée par un studio québécois qui réalise des vidéoclips de rap propulsés par l’intelligence artificielle. La boîte n’avait pas répondu à nos demandes d’information au moment où nous écrivions ces lignes.
Gagner la confiance
Luna Frost, jeune femme à l’air ingénue et juvénile, compte pour sa part 400 000 abonnés sur TikTok et 100 000 sur Instagram. L’« influenceuse » a conquis son auditoire en faisant du lip-synch et en dansotant sur des extraits de chansons populaires. L’une de ses vidéos a généré près de 8 millions de vues.
IMAGE TIRÉE D’UNE CAPTURE D’ÉCRAN DE TIKTOK
Le compte TikTok de Luna Frost, personnage créé par l’IA
C’est, là encore, un détail qui nous a confirmé l’esbroufe : un interrupteur d’éclairage installé au mur apparaissait et disparaissait dans des vidéos en séquence.
Le profil de Luna Frost affiche une adresse courriel destinée aux demandes de collaboration pour du marketing d’influence. Elle a notamment fait la promotion du jeu de casse-tête en ligne Block Blast et de l’application de génération de musique Suno. Nous l’avons contactée sous une fausse identité pour lui proposer de promouvoir la marque fictive Crémalisse dans des vidéos.
Luna Frost accepte de produire quatre capsules promotionnelles destinées à TikTok et Instagram pour 500 $ US. L’affaire est presque bouclée… jusqu’à ce qu’on lui demande ses coordonnées pour préparer le contrat.
Notre impression se confirme : derrière l’avatar angélique aux cheveux platine se cache un Turc qui réside à Istanbul : « 95 % de mes abonnés pensent que je suis réelle, et aucun commentaire ne fait mention de l’IA », vient à dire Mukam, qui croit alors écrire à un directeur de marketing intéressé par son réseau d’abonnés.
Des entreprises font tout de même des affaires avec vous ? demande La Presse. « S’ils estiment que mon public leur correspond, ils acceptent », écrit Mukam.
Ni mon compte ni mon public ne ressemblent à ceux d’une IA. Ils me perçoivent comme une vraie personne. Tout le contenu que je crée semble même plus original que celui de nombreuses personnes réelles.
Plusieurs vidéos sont en effet bluffantes. Dans certaines d’entre elles, Luna Frost prend vie grâce à la technique du clonage ; un logiciel permet à un avatar de calquer les mouvements d’une personne réelle, par exemple une influenceuse qui a déjà publié une vidéo.
Dans une publication regardée plus de 1 million de fois, Luna Frost imite les gestuelles de Natalia Papadopoulou, influenceuse gréco-polonaise qui compte plus de 4 millions d’abonnés sous l’alias Ajnabiyeh, avons-nous constaté.
« Cette personne a utilisé ma voix dans plusieurs vidéos sans mon consentement ni me créditer », nous confirme Mme Papadopoulou par courriel. « J’ai essayé de le signaler à TikTok comme étant du plagiat, mais sans succès », nous a-t-elle affirmé.
Le créateur de Luna Frost a cessé toute communication après avoir appris que nous étions journaliste.
Parmi la centaine d’« influenceurs » virtuels repérés par La Presse sur les réseaux sociaux, seule une poignée se déclarent comme tels. « Je me demande ce que des plateformes comme TikTok et Instagram vont faire pour nous protéger, nous les créateurs de contenu », s’inquiète Ajnabiyeh.
Surtout que la présence de Luna Frost sur les réseaux sociaux n’est pas anodine. Son créateur souhaite faire converger un maximum d’abonnés vers un compte Fanvue, site de monétisation de contenus pour adultes générés par l’IA. La plateforme, similaire à OnlyFans, se targue d’avoir généré un demi-milliard en revenus depuis son lancement.
« Comme pour beaucoup d’innovations technologiques, on va tenter d’aller vers un extrême et, forcément, le balancier va revenir », croit Jonathan Lemay, spécialiste de l’intelligence artificielle et des réseaux sociaux, et chargé de cours au département de communication de l’Université de Montréal.
PHOTO TIRÉE DU COMPTE LINKEDIN DE JONATHAN LEMAY
Jonathan Lemay
On va en voir de plus en plus, des influenceurs faits avec l’IA, puis il va y avoir des scandales… C’est là, comme société, qu’on va tracer notre ligne. Voici ce qu’on ne veut pas.
En vertu du projet de loi C-34 sur les médias sociaux sécuritaires, proposé en juin dernier, les géants du web devront prendre des mesures adéquates pour atténuer les risques qu’un système d’intelligence artificielle puisse « porter l’utilisateur à croire qu’il s’agit d’un être humain ». « Les mesures volontaires des exploitants de services en ligne ne correspondent pas à l’ampleur, à la rapidité, ni à la gravité des préjudices en ligne », souligne le gouvernement du Canada sur son site internet.
« La loi risque d’être facilement contournable, déplore Mme Grondin-Robillard. Et il va arriver quoi si tu te fais bannir ? Tu vas te rouvrir un autre compte généré par l’intelligence artificielle. »
Les Meta et ByteDance de ce monde, qui ont investi dans l’intelligence artificielle et qui développent leurs propres outils, n’ont pas intérêt à jouer à la police, poursuit la spécialiste. « Ils ne vont pas mettre des limites importantes ou interdire l’AI Slop », dit-elle en utilisant le terme désignant une marée de contenus que l’on nomme parfois bouillie numérique. « Ça permet à la fois de générer du contenu en circulation continue et d’entraîner leur propre modèle. »
Questionnée par La Presse, TikTok nous a référé à sa politique sur l’utilisation de l’intelligence générative. Elle demande à ses utilisateurs « d’indiquer clairement tout contenu généré par l’IA présentant des scènes ou des personnages d’apparence réaliste ». « En fonction du préjudice que pourrait causer un contenu non signalé, nous pouvons le supprimer, l’exclure du fil #Pourtoi ou y ajouter une mention afin qu’il soit conforme à nos règles », explique TikTok. Meta n’a pas répondu à nos questions.
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