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Saturday, October 3, 2026

Tout un mandat, être premier ministre du Québec

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Le premier ministre du Québec n’est pas un chef de gouvernement « provincial » comme les autres. Il doit porter les aspirations de toute une nation, tout en repoussant les attaques contre sa langue et sa culture. Bref, toute une job.

Qu’est-ce que les Québécois peuvent minimalement attendre du successeur d’Honoré Mercier (en poste de 1887 à 1891) et de Jean Lesage (de 1960 à 1966) ?

Honoré Mercier avait endossé le « rôle » de « chef de file des Canadiens français », décrit Louis Riel comme « notre frère », puis participé à « la première grande confrontation » avec John A. Macdonald, qui dirigeait le Canada « comme » s’il s’agissait de l’État unitaire auquel il avait rêvé, rappelle l’historien Stéphane Savard. Jean Lesage s’était pour sa part employé à ce que « la fonction de premier ministre se déprovincialise pour devenir véritablement celle de chef d’un État », soit « le seul État francophone en Amérique », poursuit le professeur au Département d’histoire de l’UQAM.

Les « attentes » à l’égard du premier ministre du Québec — que « les Québécois perçoivent finalement comme le chef d’un État et de la nation québécoise, qu’elle soit à l’intérieur ou pas du Canada » — « ne sont pas pareilles » à celles que l’on entretient à l’égard des premiers ministres des autres provinces.

Pour Jean-Philippe Warren, « le premier ministre du Québec doit incarner quelque part les désirs, les aspirations et la vision de l’avenir de la nation qu’il représente ».

Au Québec, un aspirant premier ministre ne peut faire campagne qu’avec des slogans de type « buck-a-beer » (« une bière à une piastre »), comme le chef conservateur ontarien Doug Ford l’a fait en 2018, estime le professeur du Département de sociologie et d’anthropologie de l’Université Concordia. La population québécoise attend de lui qu’il puisse « gérer adéquatement les écoles, les hôpitaux, les autres services du gouvernement, puis s’assurer du développement économique », mais aussi qu’il puisse « fonder en légitimité, puis en pérennité, l’avenir du groupe national ».

La personne qui sera appelée à diriger le gouvernement québécois au lendemain des élections générales devra nécessairement poursuivre le « vieux combat » visant à préserver notre langue et notre culture propres en Amérique du Nord, indique le professeur émérite au Département des sciences humaines de l’UQAC Gérard Bouchard. « On s’attend bien sûr à ce que le premier ministre s’exprime plutôt correctement lui-même, puis qu’il prenne des initiatives pour nous donner un peu de sécurité pour assurer l’avenir de notre langue », qui est « en train de s’angliciser plus que jamais », fait-il valoir.

Protéger la langue, la culture… et la laïcité ?

L’ex-premier ministre François Legault plaçait la protection non seulement de la langue française et de la culture québécoise, mais également des valeurs québécoises (dont la laïcité de l’État), au sommet de ses priorités primoministérielles.

« Monsieur Legault, il n’inventait rien. Il faisait seulement reproduire d’une manière assez piètre ce que la Révolution tranquille avait établi », lance Gérard Bouchard, qui a présidé la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles (2007-2008). « Et le Québec d’aujourd’hui vit encore sur cet héritage-là, de la Révolution tranquille, qui a renouvelé complètement le système de valeurs de notre société avec la laïcisation et pour faire place à des valeurs comme l’égalité, la démocratie, le pluralisme, le respect de la diversité, la solidarité… »

Jean-Philippe Warren estime que la défense de la laïcité ne figure pas dans les responsabilités inhérentes au premier ministre du Québec, même si Pauline Marois (2012-2014) et François Legault (2018-2026) en ont fait une priorité. « Ça a été quelque chose qui était important pour mobiliser la population, puis l’amener à voter pour un parti ou pour un autre. Mais tout ça peut changer rapidement », soutient le chercheur, pointant un enjeu « conjoncturel ».

Le professeur émérite au Département de science politique de l’Université de Montréal Gérard Boismenu soupçonne François Legault d’avoir senti « le besoin de donner un peu d’épaisseur à une position politique qui exclut l’indépendance et qui mise sur une mythologie qui s’appelle l’autonomisme québécois ». « “Mythologie”, parce qu’on y réfère souvent et on ne voit pas beaucoup les conséquences », ajoute-t-il.

Cela dit, l’institution du premier ministre constitue un « rempart solide » de la « communauté nationale », de sa langue, de sa culture, et, pour certains, de ses valeurs, résume M. Boismenu. Du coup, tout aspirant premier ministre « est obligé », selon lui, « de dire qu’il adhère d’une certaine façon aux principaux repères de ce qu’on pourrait appeler la protection de l’identité québécoise ».

Pour qu’un « PM » soit « un des nôtres »

D’autre part, Gérard Bouchard s’attend à ce que tout premier ministre québécois soit « sensible » au « besoin de cohésion sociale et de solidarité » des Québécois. « Nous sommes une petite nation qui craint les divisions, les clivages, les conflits, d’où évidemment notre besoin d’établir des consensus », souligne-t-il.

Le sociologue et historien spécialisé dans les imaginaires collectifs mentionne la nécessité pour un chef de gouvernement de développer une « proximité » avec les citoyens de manière qu’il soit considéré comme l’un des leurs. « On aime bien qu’il se mêle aux foules, qu’il serre des mains — pas seulement des mains de notables, mais des mains d’ouvriers, des mains de gens de tous les jours — et qu’il démontre de l’empathie. Puis, on ne déteste pas qu’il soit émotif non plus », dit Gérard Bouchard, tout en précisant qu’un premier ministre peut très bien lâcher « des jurons » de temps à autre. « Aussi, il ne faut pas qu’on le sente trop éloigné de la culture populaire. »

Ce n’est pas tout : le premier ministre doit se montrer « conscient de notre passé, d’où l’on vient et des étapes difficiles que nous avons parcourues au cours de notre histoire, des héritages qui sont toujours présents aujourd’hui et avec lesquels il faut vivre ».

« Quand un premier ministre est capable de faire ça, il y a tout de suite une identification très forte qui se fait avec […] le peuple », conclut Gérard Bouchard, décrivant René Lévesque (1976-1985) comme un « champion » en la matière.

Des premiers ministres québécois tissent des liens plus ou moins serrés avec la population en raison de leur « personnalité », mais également de la « conjoncture » — une pandémie de COVID-19 ou une bataille commerciale entre le Canada et les États-Unis, par exemple —, mentionne Stéphane Savard.

D’ailleurs, le cœur des Québécois est parfois « partagé » entre le premier ministre du Québec et le premier ministre du Canada, qui plus est lorsque celui-ci est « un des nôtres », comme Wilfrid Laurier (1896-1911) ou Justin Trudeau (2015-2025).

Les Québécois s’attendent d’abord à ce que ce soit les élus de l’Assemblée nationale, dont le premier ministre du Québec, qui « incarnent nos insécurités, nos aspirations ». « Du gouvernement fédéral, on attend plus des subventions ou des droits qu’on n’a pas encore », fait valoir Gérard Bouchard. « Sauf à l’époque de [Pierre Elliott] Trudeau, il n’y a pas beaucoup d’émotions qui passent dans la relation avec le fédéral. Là, au moment où je vous dis ça, il faut mettre des points de suspension… Qu’est-ce qui est en train de se passer avec monsieur Carney ? » demande-t-il.

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