«Inutile de mourir pour disparaitre» : dessiner et humaniser la rue
Après une cinglante peine d’amour, l’univers de Laurent Lavaste, un Français de passage à Montréal pour le mariage de sa fille, bascule dans l’itinérance. Après des mois d’errance, c’est du bout de son crayon qu’il se reconstruit. Aujourd’hui, les dessins qu’il a faits de ses partenaires d’infortune forment la trame d’Inutile de mourir pour disparaitre. Carnets d’itinérance, qui paraît chez Écosociété.
Disparaître, c’est un moment qui résonne profondément dans cette expérience d’itinérance. « Vraiment, j’étais dans une mauvaise période. Je suis allé auprès de ma fille, et puis elle en avait assez. Et moi, je pense qu’à un moment donné, je voulais juste qu’on m’oublie. Je voulais m’effacer là. Pour ne plus que mes proches me voient dans cet état. Je voulais m’oublier moi-même. Je voulais aller au fond. »
Les facteurs le menant à la rue s’enchaînent : une chambre trop chère, des plans qui ne fonctionnent pas, un chagrin inconsolable. « Ma manière d’entrer dans la rue fait que je peux dire que ça peut arriver à tout le monde », note-t-il.
Au début, il s’approche des itinérants de Montréal pour les dessiner. Puis, alors qu’une femme lui tend un morceau de pain, faisant de lui l’un des leurs, il bascule dans leur monde. « Quand je suis rentré en contact avec les premiers itinérants, il y a quelque chose qui s’est passé, une attirance. C’était comme un écho de ma propre souffrance, de mon propre abandon », raconte-t-il.
C’était en décembre, une période difficile pour vivre l’itinérance à Montréal. Laurent Lavaste se bricole un poêle à bois pour chauffer sa petite tente. Il s’installe dans le Mile-End, dans la piste des Carrières, sous 40 centimètres de neige. « Les premiers 10 jours, ça a été vraiment difficile, difficile, difficile. L’hiver, là, c’était vraiment dur. Je n’étais pas habitué à vivre entouré de misère, de maladie mentale, de drogue, de souffrance, de folie. »
Choko, Marco et les autres
Il dessine. Après un séjour en France, il revient pour dessiner encore. Il dessine ceux qui n’ont pas accès à un refuge à cause de leur chien. Il dessine la jeune femme qui doit accepter de livrer certaines faveurs en échange d’argent. Il dessine cette ancienne infirmière, autrefois payée 24 $ l’heure, qui ne cherche désormais que 5 $ pour trouver sa prochaine dose de crack — « un court moment d’euphorie, de confiance en soi », écrit-il. Cette infirmière, nommée sous un autre nom dans la bédé, est morte depuis ; c’est ce que Laurent Lavaste a appris lorsqu’une intervenante a reconnu le dessin qu’il avait fait d’elle alors qu’il présente ses dessins en exposition à la Grande Bibliothèque. Il y a aussi Choko, qui est décédé d’un « arrêt cardiaque », dit-on pudiquement.
Et il y a aussi ces rumeurs sordides d’agressions sexuelles d’itinérants dans des centres destinés à les accueillir.
Dans la vie de Laurent Lavaste, il y a ses dessins, qui ont attiré l’attention de sociologues des deux côtés de l’océan. Il y a aussi sa fille, qui a besoin de lui. Ce sont des voix qui l’appellent loin de la rue.
D’autres y restent plus longtemps. Comme Marco, cet homme de 55 ans avec qui Laurent Lavaste est allé pêcher dans le fleuve Saint-Laurent par un bel après-midi. Marco, cet « ancien fils de riche », se livre : un appartement et une job à Boucherville avant la COVID, puis tout perdre — l’appartement et la job —, se retrouver à la Maison du Père, « comme une brosse qui finit jamais ». Marco l’admet : il y a quelque chose qui l’exalte dans cette façon de sortir complètement du système. Mais en même temps, quand il se refait un train de vie en vendant de la drogue mais que sa blonde le laisse pour son pusher, la rue l’attend de nouveau et l’effraie.
Laurent Lavaste a quitté la rue. Ça n’a pas été facile. Il se souvient de s’être senti plus à l’aise assis sur un banc, avec un itinérant, que dans un bar qu’il venait de quitter. Parmi cette faune qu’il a fréquentée, il faisait peut-être figure d’exception. D’abord parce qu’il ne consommait pas de drogue ni d’alcool. « Traverser ce qu’on traverse sans prendre de drogue ni d’alcool, moi, j’y crois pas. D’après moi, c’est impossible », dit Marco.
Mais l’appel de la rue a quand même taraudé Laurent Lavaste un certain temps. Il cite Claude, qui lui dit que « tu peux sortir de la rue, mais [que] la rue, elle, sort jamais de toi ». Par ses dessins, il la partage et nous invite à cesser d’en détourner notre regard.
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