Des drones russes de plus en plus cavaliers
Un parfum charbonné s’invite dans l’air de cette contrée rurale où, par ailleurs, flotte une drôle d’ambiance. Elle se devine à l’aune des discussions, des airs angoissés ou résignés de villageois rompus aux alertes incessantes, ou encore par ce titre en une du journal local : « SIRÈNES, DANGER, PEUR ».
L’après-midi tire à sa fin à Świerże, un village bordant le Boug, rivière qui enjambe la Pologne et l’Ukraine. C’est l’une de ces localités frontalières qui ont vu débarquer en sauve-qui-peut des dizaines de milliers de réfugiés au début de l’invasion de l’Ukraine lancée par la Russie en février 2022. Depuis, le flot s’est tari. Le front s’est distancié, loin dans les plaines du Donbass. Le quotidien a repris ses droits.
Mais dernièrement, la guerre en Ukraine agite de plus belle les esprits polonais du coin. Et cette fois, la menace vient du ciel. En cause, des engins volants russes s’aventurant à la lisière du pays. Sur l’artère principale de Świerże, face à deux adolescentes zigzaguant à patins à roulettes qui viennent faire le plein de sucreries dans la boutique du village, une femme d’un certain âge patiente dans l’abribus, ses emplettes sur les genoux. Romanda n’escamote pas le sujet de l’heure : « Les drones ? Moi, je n’ai rien entendu quand ça s’est produit, je dormais dur… »
La tension est montée d’un cran le 13 septembre. À peine l’aube levée, un drone kamikaze s’abattait sur une station-service de Yagodyn, à 800 petits mètres de la Pologne. Puis, quelques heures plus tard, une seconde déflagration, secouant cette fois la locomotive d’un train reliant Varsovie à Kiev, avec à son bord quelque 200 passagers, sans faire de victimes.
De telles attaques se succèdent ces derniers mois, reflet de l’escalade du Kremlin, qui pilonne désormais sans merci l’arrière-front. Fin juillet, c’est un missile russe qui s’écrasait dans un champ près du village de Tarnawa-Kolonia, dans la voïvodie de Lublin, en Pologne orientale. Et, le 5 octobre, la Moldavie (un pays voisin non membre de l’OTAN) rapportait pour sa part qu’un garde-frontière avait été blessé à la suite d’une attaque contre des infrastructures ukrainiennes voisines, près du poste de Palanca.
Que cherche Poutine ?
À la frontière polono-ukrainienne, face à ces drones qui s’aventurent dangereusement près, la présence militaire polonaise a été renforcée. La défense aérienne est aux aguets. Des abris fortifiés — à l’instar de ceux qui pullulent aux quatre coins du front ukrainien — ont été installés dans chacun des postes frontaliers pour permettre au personnel polonais de s’y réfugier en cas de danger.
Épousant l’escalade qu’elles mènent parallèlement contre Kiev, les forces de Moscou multiplient les opérations offensives. Le tout sur fond de guerre dite hybride contre les membres de l’OTAN : sabotages attribués aux services secrets russes, espionnage, désinformation… Les analystes forment des conjectures. Le maître du Kremlin cherche-t-il à narguer les alliés de Kiev ? À tester la solidité du flanc oriental de l’OTAN ? Tente-t-il désormais de cibler les axes frontaliers pour freiner l’approvisionnement logistique à l’Ukraine, dont l’espace aérien reste fermé depuis près de cinq ans ?
Les services de renseignements occidentaux multiplient les mises en garde sur une situation qui promet de s’aggraver. Le premier ministre Donald Tusk y a fait allusion, dans une allocution empreinte de gravité à la Diète (le Parlement), le 17 septembre. « Il existe un risque réel que des drones ou d’autres types de missiles pénètrent sur le territoire d’un ou plusieurs pays de l’OTAN situés sur le flanc est, et y causent même des dégâts », a-t-il déclaré, informant que « la fin de l’automne et l’hiver seront la période la plus critique du conflit russo-ukrainien ».
Sur le pied d’alerte, Varsovie se prépare. Construction d’abris, formations de survie destinées aux civils, boom du budget de la défense, hausse des recrues dans l’armée… Rien que dans la région de Lublin, frontalière de l’Ukraine, un millier de sirènes d’alerte seront mises en service d’ici la fin de l’année, contre quelques dizaines fonctionnelles il y a deux ans à peine. Mais les lacunes persistent. Les véritables bunkers restent trop peu nombreux dans la région frontalière, certains secteurs en étant même dépourvus. À Dorohusk, seule la cave de l’école du coin fait office d’abri précaire. Et la défense aérienne, à l’image des alliés de l’OTAN, demeure une faiblesse, en cas d’attaques de missiles ou de drones.
« Que voulez-vous que je fasse ? »
De son côté, Romanda assure ne pas céder à la panique. « À quoi bon, et qu’est-ce qu’on peut faire de toute façon ? » lâche-t-elle. Un minibus surgit devant elle, et la retraitée de s’interrompre et d’empoigner sa canne, mettant aussitôt fin à la discussion.
Il suffit cependant de traverser la rue et de pousser la porte de l’épicerie d’en face pour saisir qu’ici, le sujet en bouscule certains. « Avant de me coucher, je prie », confie la vendeuse derrière sa caisse, petites lunettes lui tombant sur le nez. Elle souhaite demeurer anonyme. « Mais que voulez-vous que je fasse d’autre ? Si je me cache dans ma cave, ma maison risque de s’effondrer sur moi… » Une cliente débarque aussitôt, affichant une mine excédée. Entre les frites congelées et les trois ou quatre bouteilles de bière dans le panier, on vient aussi déverser colère et angoisse. « L’autre jour, je reçois une alerte en partant au travail. Cela veut dire quoi ? Que je dois abandonner mon poste ? » dit-elle, pestant pêle-mêle contre la hausse des prix à la pompe et l’impréparation, selon elle, du gouvernement polonais.
Les inquiétudes, parfois refoulées, se muent pour certains en un certain fatalisme. Certes, « on n’a qu’à tendre l’oreille, et on s’en aperçoit : bien des gens ont peur », admet Stanislaw, habitant de la bourgade voisine de Dorohusk. « Le matin, le premier sujet de discussion de mes voisins, c’est sur ce qui est encore tombé de l’autre côté », ajoute l’homme, propriétaire d’une entreprise de location de kayaks en banqueroute depuis le déclenchement de l’invasion russe.
S’il n’affiche pas de peur, Stanislaw lâche néanmoins un soupir de résignation. L’air blasé, assis dans son jardin donnant sur un marécage, il se remémore la nuit du 12 au 13 septembre, celle où ses murs ont tremblé. « La probabilité qu’un drone tombe chez nous, c’est comme jouer à la loterie », explique-t-il, martelant un mantra courant par ici : « On ne peut rien faire de toute façon… Et où m’abriter, si je suis au milieu d’un champ de maïs et qu’un danger survient ? »
Tensions entre Polonais et Ukrainiens
Ainsi, à force d’alertes successives, l’impression gagne plusieurs d’avoir un État qui crie au loup. « Les gens sont plus énervés qu’ils ont peur », assure Michal, ancien garde-frontière et propriétaire d’un centre de tir dans la région.
Au passage, il n’hésite pas à détourner le sujet, à déverser sa bile contre le voisin ukrainien, une « nation primitive ». Une hostilité grandissante qui, attestée par de multiples enquêtes d’opinion, trouve racine dans la lassitude du conflit et les tensions mémorielles, terreau fertile des campagnes de désinformation russe. Mais si la solidarité sans borne des débuts s’est effritée, les Polonais n’ont pas non plus renoncé à leur méfiance vis-à-vis de Moscou. Drôle d’ambiance, donc.
Face au poste frontalier de Dorohusk, une file interminable de camions-citernes s’étire, la quasi-totalité des chauffeurs ukrainiens. Serhiy, visage rond et air affable, grille une cigarette, sortant la tête par la fenêtre de son habitacle. Il se plaint, lui, de l’attitude parfois teintée de mépris qu’on lui réserverait en Pologne. Deux jours qu’il attend ici, alors que franchir la frontière lui prenait une poignée d’heures auparavant.
« La situation se tend depuis deux semaines, les Polonais ont peur, alors ils prennent des mesures [de limitation de véhicules], ralentissant la circulation », explique le chauffeur, du carburant plein la remorque. Il mime de ses mains fatiguées des explosions à la chaîne : « Nous laisser là, sans bouger, ce n’est pas la meilleure des idées… Si un camion saute en tête de file, c’est tout le reste qui y passera ! »
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