Montée du masculinisme | La « mauvaise blague » du viol

Une pétition pour légaliser le viol peut-elle être une simple plaisanterie ? « Une mauvaise blague de mauvais goût », pour reprendre la conclusion du centre de services scolaire de Saint-Hyacinthe où cette affaire consternante a été signalée1 ?
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Réponse courte : non.
Réduire cette affaire à de l’humour de mauvais goût, c’est en banaliser l’extrême violence, souligne Francis Dupuis-Déri, auteur de L’école, champ de bataille – Misogynie, homophobie, transphobie (Lux), qui se penche sur la hausse marquée de propos et de gestes haineux en milieu scolaire.
PHOTO ÉDOUARD DESROCHES, ARCHIVES COLLABORATION SPÉCIALE
Francis Dupuis-Déri, professeur de science politique à l’UQAM
La rhétorique de la blague est souvent convoquée pour justifier des discours injustifiables, rappelle le professeur de science politique à l’UQAM. Les racistes ont beaucoup d’humour, apparemment… Mais il n’y a évidemment rien de drôle dans le racisme pour les personnes qui le subissent. Tout comme il n’y a rien de drôle dans le sexisme qui pousse à faire circuler une pétition, aussi bidon soit-elle, pour légaliser le viol.
Même si on ne connaît pas les motivations des jeunes qui ont posé ce geste, on sait que ce n’est pas sans conséquence, notamment pour les filles de l’école qui, à un âge où elles sont particulièrement exposées à la violence sexuelle, ont appris qu’elles côtoyaient des garçons adeptes de ce genre de « mauvaise blague ».
Rappelons qu’au Québec, les jeunes de 15 à 17 ans détiennent le triste record des taux les plus élevés de victimes d’agression sexuelle. Ils sont suivis de près par le groupe des 12-14 ans2. Chez les jeunes du secondaire, les filles sont proportionnellement plus nombreuses que les garçons à rapporter avoir été forcées par un jeune (autre qu’un partenaire intime) ou un adulte à une relation sexuelle non désirée (15 % des filles et 3 % des garçons). En contexte de relations amoureuses, la proportion monte à 20 % chez les filles et 7 % chez les garçons3. Pour toutes ces jeunes victimes, le viol n’est d’aucune manière une mauvaise blague, c’est une effroyable réalité. Un crime sous-déclaré, trop souvent banalisé.
Si on ajoute au portrait l’influence insidieuse du masculiniste Andrew Tate, lui-même accusé de trafic humain et de viol, et des algorithmes de la haine, il va de soi que l’on est ici devant un enjeu sérieux qui mérite d’être pris au sérieux. Bien que les jeunes adeptes de discours masculinistes de plus en plus violents et décomplexés demeurent minoritaires, cette affaire est plus symptomatique qu’anecdotique. Comme l’a dit une enseignante interviewée par Francis Dupuis-Déri dans le cadre de sa recherche : même si c’est une minorité, ça peut pourrir l’ambiance d’une classe.
Alors, on fait quoi ? S’il n’y a pas de formule magique qui fonctionne à tout coup, il est « primordial de réagir rapidement à un comportement problématique et d’utiliser si possible cette occasion pour éduquer les jeunes », soulignent des guides de bonnes pratiques et des enseignants sondés par le chercheur.
Pour créer un environnement scolaire égalitaire et inclusif, on suggère par exemple de déconstruire les stéréotypes sexistes, de présenter en classe des modèles inspirants non seulement de femmes ou de queers, mais aussi d’hommes proféministes. Sans adopter une approche moralisatrice ou punitive, il peut être intéressant de demander aux provocateurs qui insultent les filles en les traitant par exemple de MDP (« mangeuse de pénis ») de s’expliquer. Devant l’enseignante qui demande « explique-moi c’est quoi ? », les élèves sont tellement mal à l’aise qu’ils ne le disent plus.
Bref, il faut discuter de ce phénomène de façon responsable, sans le banaliser. Sans non plus entonner le refrain populiste bien connu : « C’est la faute aux musulmans et aux immigrants. »
Les enjeux de discrimination et de violence existent partout au Québec, tant dans les écoles en région que dans celles de Montréal, rappelle Rafaël Provost, directeur général de l’OBNL Ensemble pour le respect de la diversité.
C’est beaucoup trop facile et c’est un raccourci dangereux de dire : tout est la faute de tel groupe. C’est beaucoup plus complexe. Je pense que la première étape, c’est de se regarder dans le miroir pour se demander ce que l’on ne fait pas assez bien plutôt que de chercher des coupables ailleurs.
Il y a trois semaines, dans une lettre cosignée avec Léa Clermont-Dion, Rafaël Provost a lui-même révélé l’existence de cette affaire de pétition pro-viol dans une école et déploré le peu de moyens offerts au milieu de l’éducation pour contrer l’influence insidieuse du masculinisme4. Submergé d’appels d’équipes-écoles réclamant des ateliers de prévention, le directeur de l’OBNL n’arrive plus à répondre à la demande.
PHOTO SIMON LALIBERTÉ, ARCHIVES LA PRESSE
Léa Clermont-Dion
Tout comme Rafaël Provost, Léa Clermont-Dion, professeure en communication stratégique pour le changement social à l’Université de Sherbrooke, presse Québec d’agir. Car cette histoire de pétition n’a rien d’un cas isolé.
« Si on savait tout ce qui se passe dans les écoles… Les échos que j’ai sur le terrain sont alarmants », dit l’autrice de l’essai jeunesse Salut, ça va ?, transformé avec l’OBNL Ensemble pour le respect de la diversité en atelier destiné aux jeunes du secondaire.
Léa Clermont-Dion souhaite la mise sur pied d’un plan d’action national qui s’inspirerait de celui adopté par le Royaume-Uni, après le choc provoqué par la série Adolescence. Le plan inclut notamment des cours obligatoires dans les écoles secondaires pour lutter contre le masculinisme et la misogynie. Une idée qui, on l’espère, sera explorée dans le cadre des états généraux sur l’avenir de l’éducation promis par le nouveau gouvernement dans ses 100 premiers jours.
1. Lisez l’article « Une “pétition pour légaliser le viol” dans une école secondaire » 2. Consultez le rapport du ministère de la Sécurité publique 3. Consultez les données de l’INSPQ 4. Lisez la lettre « “À boutte” du masculinisme »
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