«Yvon avant Deschamps»: les bonheurs d’un jeune Yvon Deschamps
Yvon Deschamps a eu 91 ans cet été. Si le plus grand monologuiste de l’histoire du Québec a pris officiellement sa retraite en 2022, on attend toujours avec impatience une éventuelle, mais de plus en plus improbable, autobiographie. Parce que, même si on a l’impression qu’il nous a raconté sa vie et son enfance sur scène, ce fut toujours dans l’optique de contextualiser le présent. Jamais pour vraiment parler de lui. Or, la bande dessinée Yvon avant Deschamps, qui paraît mercredi, est probablement ce qui se rapproche le plus d’un regard concerté sur son enfance.
Le scénario de cet album, signé par Annie Deschamps (une de ses filles), et dessiné par Sampar (Samuel Parent), sous l’égide de Tristan Demers (un vrai de vrai routier de la bédé québécoise), se penche donc, en formule 7 à 77 ans, sur le contexte familial et social qui a servi de fondation à l’œuvre de Deschamps. Une idée qui a mis cinq ans à mûrir, après qu’Annie eut constaté que son père parlait un peu plus de lui et de son enfance. « Mon père commençait à parler plus. Je voyais mes cousines, mes sœurs, mes enfants et moi souvent assis là, avec lui qui racontait des bouts de sa vie, puis je me disais qu’il faudrait bien que je commence à les écrire. J’ai contacté Tristan [Demers], durant le temps de Noël, j’insistais pour raconter comment ça se passait dans ce temps-là. Je voyais une photo qui devient un dessin, pour mettre l’histoire de mon père en contexte. »
Tristan Demers prend la balle au bond : « L’idée, c’était de faire une espèce de livre hybride. Trouver un équilibre, créer un amalgame entre le récit, le voyage dans le temps, la bédé, les photos d’archives. Je pense que la vraie vedette, c’est Ti-Von, c’est-à-dire Yvon quand il était tout petit, dans le Saint-Henri des années 1940, avec ses amis, ses frères et ses parents, Anna et Avila. »
Pourtant, si vous avez entendu une fois (ou mille, comme nous), le fameux monologue Dans ma cour, qu’Yvon Deschamps a créé au début des années 1970 et dans lequel il raconte son enfance, la vie n’était pas toujours facile. En tout cas, pas aussi facile que celle racontée dans cet album. On a, ici, privilégié des souvenirs plus tendres, même si la réalité de l’époque, composée de pauvreté ouvrière et de violence maternelle, était dure. Mais, au centre de tout, il y avait toutefois quelque chose de beau, insiste Annie : « Il a eu quand même beaucoup de misère avec sa mère, mais son père était vraiment merveilleux. » Tristan ajoute : « C’est la misère du quartier ouvrier des années trente. Mais, dans la tête d’un enfant, même si tu manges tout le temps des patates, si tu joues avec tes amis dans la ruelle, t’es correct parce que tu n’as pas connu autre chose. Aussi, on voulait quelque chose d’unique, qui est à la fois Yvon et le Québec de l’époque, mais avec un parfum du passé qui nous rappelle Le Petit Nicolas (de René Goscinny, illustré par Jean-Jacques Sempé) ou l’esprit du film La guerre des boutons. »
Dessiner Ti-Von
Une fois le projet lancé et l’angle trouvé, il a, bien entendu, fallu trouver quelqu’un pour le mettre en images. On a soumis plusieurs propositions à Yvon, puisque c’est tout de même de lui et de son enfance qu’il est question. Ce fut une décision unanime de l’équipe : Samuel Parent, qui possède une solide expertise en livres jeunesse. « J’ai plus regardé l’enfant. Je gardais en tête surtout les sourcils, le regard… Je ne voulais pas que ça devienne une sorte de caricature. Je voulais carrément créer un personnage qui allait incarner Yvon », explique le dessinateur.
Celui-ci devait respecter non seulement le personnage, mais aussi l’époque. « Pour moi, c’est surtout au niveau visuel que j’avais des questions très bizarres. Des fois, je lui demandais comment était vraiment la ruelle, de quoi était fait le sol. Du gravier, du ciment, de l’asphalte ? Il y avait des lampadaires ou des types particuliers de poubelles ? Sa mère, elle portait des collants ? Qu’est-ce qu’elle avait dans les pieds ? »
La participation d’Yvon
Parce que oui, la question que l’on se pose à la lecture de l’album concerne la participation, ou même l’approbation, du principal intéressé. S’il donne son accord au projet, alors qu’il en est à ses balbutiements, il doit aussi donner son verdict final. On lui a donc fait lire la version presque achevée de l’album et, des notes, il y en a eu ! Selon Tristan Demers, ce sont environ 137 demandes de modification, principalement des détails, comme la couleur des cheveux de son meilleur ami. Comme le raconte Demers : « Il nous a dit des trucs comme : “Ben voyons, il y a bien trop de décorations sur le piano. On n’était pas à Outremont, nous autres. On était pauvres ! Flushe-moi les décorations.” Ou, encore, il trouvait qu’il manquait de crème sur le dessus du lait en bouteille, et que la couleur n’était pas assez jaune. » Sampar en ajoute : « Je me souviens, aussi, que j’ai dû redessiner toutes les portes pour les rendre conformes à l’époque ! »
Au bout du compte, Yvon Deschamps, s’il est très fier de l’album et du travail accompli par les trois complices (avec une fierté peut-être un peu plus marquée pour sa fille, ce qui est normal), comprend que celui-ci ne s’adresse pas à lui. Annie explique qu’elle veut justement transmettre ces histoires à ses enfants, aux cousins et aux descendants des gens qui entouraient son père. Et un peu à nous, aussi. En tout cas, nous l’espérons, comme nous espérons que cet album devienne le premier d’une série. Comme Deschamps le confiait au journaliste Jean Royer, au début des années 1970 : « Mon personnage, c’est toute ma jeunesse. »
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