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Sunday, September 27, 2026

La solitude chez les jeunes : une souffrance invisible, mais répandue

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De nature réservée, Xavier Ménard-Beaudoin a expérimenté la solitude bien malgré lui.

Ce qui est difficile avec elle, c'est que tu te sens seul au monde pour la combattre, confie l’universitaire de 24 ans. La pandémie de COVID-19 n’a fait qu’empirer la situation. Ça demande énormément d'efforts pour s’en sortir, souligne-t-il.

Convaincu que sa situation n’est pas unique, Xavier a lancé en janvier 2026 Enjoy, un club social destiné aux vingtenaires. Quelques fois par semaine, ils y pratiquent des activités sportives. L’important, c’est de socialiser, malgré la gêne, malgré l’isolement.

Xavier Ménard-Beaudoin marche dans la rue.

Xavier Ménard-Beaudoin a mis sur pied le club social Enjoy.

Photo : Radio-Canada / Découverte

En 9 mois seulement, 3000 jeunes adultes montréalais ont rejoint le club.

Cette popularité confirme d’une certaine façon ce que les études démontrent. Le groupe qui dit souffrir le plus de solitude se compose de jeunes de 16 à 24 ans. En fait, 40 % des jeunes se sentent seuls, contre 7 % des plus de 65 ans, indique l’Organisation mondiale de la santé (OMS), affirmant qu’il s'agit là d'un enjeu majeur.

Loin d'être un simple coup de cafard, l'isolement et la solitude affectent la santé physique et mentale. Chez les jeunes, ce mal silencieux ronge et fragilise le corps. La solitude chronique augmente même le risque de mourir plus jeune.

Louise Arseneault, professeure au King's College de Londres, consacre ses recherches aux mécanismes complexes de la solitude chez les jeunes. Complexe parce que la solitude est subjective. La solitude représente le fossé, la différence entre les relations que l'on possède et celles auxquelles on aspire, explique cette Saguenéenne d’origine. Une différence parfois douloureuse.

On décrit souvent la solitude qui frappe les jeunes comme une épidémie, une vague ou une crise. Or, ces termes accentuent l'idée d'un désastre inédit. Louise Arseneault nuance.

Crise ou épidémie? Je ne suis pas encore convaincue. Je pense qu'on en est maintenant plus conscients. Avant, on focalisait beaucoup sur les personnes âgées. Maintenant, la solitude chez les jeunes est un phénomène dont on parle, dont on reconnaît l'importance.

Portrait de Louise Arseneault.

Louise Arseneault est professeure et chercheuse au King's College, à Londres.

Photo : Radio-Canada / Découverte

Il faut dire que l'étude scientifique de la solitude chez les jeunes reste un champ de recherche relativement récent. Pour l'instant, on n'a pas de travaux sur la solitude qui remontent à 20 ans ou 30 ans. On peut donc difficilement établir si c'est un phénomène grandissant, fait remarquer Mme Arseneault.

Si le recul historique manque encore, la clarté des dégâts causés par l'isolement ne fait plus de doute.

On se rend compte des impacts sur le développement, c'est souvent associé à des problèmes de santé mentale ou des troubles de santé physique, indique Louise Arseneault. Mais les associations sont particulièrement fortes avec l'anxiété et la dépression. D’ailleurs, cette tranche d'âge consomme deux fois plus d'anxiolytiques et d'antidépresseurs que la population générale.

Chacun d'entre nous traverse des périodes de solitude. Ce n’est pas la solitude en soi qui pose problème. Le véritable danger réside dans l'incapacité à s'en extirper lorsqu’elle s'installe à long terme.

Pamela Qualter, chercheuse et professeure à l’Université de Manchester, a rédigé pour l’OMS en juin 2025 un rapport marquant (nouvelle fenêtre), d’où viennent certains des chiffres que nous citons. Le problème, c’est que certaines personnes, environ 10 %, n'arrivent pas à s'en sortir, explique la Britannique.

C’est à ce moment que les problèmes psychologiques et physiques surviennent, que les cas de dépression et d'anxiété sociale augmentent.

Pamela Qualter devant le Tower Bridge de Londres.

Pamela Qualter est professeure et chercheuse à l’Université de Manchester, près de Liverpool.

Photo : Radio-Canada / Découverte

Le corps écope, la santé aussi

Chez ceux qui souffrent de solitude chronique, un signal d'alarme interne retentit en permanence. Lorsque le besoin vital de contact humain reste insatisfait, l'organisme en subit directement les répercussions : inflammation chronique, défenses immunitaires affaiblies et vulnérabilité accrue aux infections.

D'après le rapport de l'OMS, l'absence prolongée de liens sociaux fait grimper le risque de mortalité prématurée de près de 30 %.

Dès 2010, une vaste méta-analyse (nouvelle fenêtre) assimilait même l'impact de la solitude à celui de la consommation quotidienne de 15 cigarettes. Si cette comparaison a frappé les esprits, Pamela Qualter invite toutefois à l'interpréter avec précaution. Beaucoup de gens prennent cette citation au pied de la lettre et s'imaginent que la solitude détruit le corps comme le tabac peut le faire. Oui, il y a un impact réel sur la santé, mais les effets ne sont pas comparables sur le plan biologique et cellulaire. Cela n'a rien à voir avec les ravages physiques produits par le tabac.

Un isolement prolongé affecte aussi l’esprit. La perception du monde s’altère progressivement : c'est le début de l'hypervigilance sociale. Le cerveau solitaire est plus attentif au ton de la voix, aux expressions faciales. Il a tendance à percevoir des intentions hostiles là où il n'y en a pas.

On devient attentif au moindre risque de rejet, précise Mme Qualter. Le cerveau tente de repérer la moindre menace. Il veut ainsi éviter la tristesse et la colère. On cherche des personnes avec qui interagir sans risque.

Xavier Ménard-Beaudoin en a fait l’expérience durant la pandémie de COVID-19 et les mois qui ont suivi.

Tu penses que tout le monde te juge constamment, que tout le monde est contre toi. Et quand tu es seul, c'est encore pire. Non seulement tu es seul au monde, mais personne ne peut t'aider. Tu as l’impression d’être un fardeau pour tout le monde.

Xavier Ménard-Beaudoin en entrevue.

La solitude vient avec le problème intrinsèque qu'on ne peut se tourner vers aucun ami, souligne Xavier Ménard-Beaudoin.

Photo : Radio-Canada / Découverte

Grâce aux avancées de l'imagerie médicale, les scientifiques peuvent désormais observer les traces laissées par la solitude dans le cerveau. Elle suractive le siège de l'autoréflexion, du traitement des émotions et des interactions sociales.

Mais pourquoi? Dans cet état, le cerveau est comme une maison sans fenêtres : pour ne pas vivre dans le noir, il peint des paysages sur les murs. Activer l’imagination permet de simuler les interactions sociales désirées.

Les travaux de Louise Arseneault révèlent que ce sentiment ne surgit pas du jour au lendemain; il prend souvent racine plus tôt dans la vie. Les gens qui ont des problèmes de solitude à l'âge adulte, souvent, ce sont des gens qui avaient des problèmes avec leurs relations sociales à l'enfance. Souvent, des relations sociales qui n’étaient pas adéquates à l'enfance. Ou bien un manque d'habileté à établir des relations positives.

Voilà pourquoi Mme Arseneault croit qu’il est important d’aider les jeunes à développer leurs habiletés sociales. Comment se faire des amis? Comment être un bon ami? Comment interagir? C'est important que les jeunes l’apprennent.

Un reportage de Danny Lemieux à ce sujet sera présenté à l'émission Découverte diffusée sur ICI Télé dimanche à 18 h 30.

Les médias sociaux coupables?

Depuis les années 2000, la socialisation chez les moins de 25 ans a chuté de plus de 20 %, d’après les données de l'American Time Use Survey. Et désormais, les écrans occupent de 30 à 40 % de leur vie éveillée, selon l'organisme Common Sense Media.

Si les réseaux sociaux sont souvent désignés comme les premiers coupables, la communauté scientifique en dresse un bilan bien plus nuancé

Il faut faire attention avant de conclure que les réseaux sociaux et les nouvelles technologies augmentent et amplifient les effets de la solitude, prévient Louise Arseneault. Les recherches ne sont pas concluantes, alors je pense qu'on a besoin encore de plus de travaux pour être capables d'affirmer qu'il y a un effet négatif.

Chercheur à l'Université de Greenwich, près de Londres, Timothy Matthews, l'un des principaux experts de l'impact du numérique sur les liens sociaux, partage l’avis de Louise Arseneault.

Je ne suis pas certain que le téléphone intelligent favorise vraiment la solitude. La solitude des jeunes existait bien avant l'arrivée du téléphone intelligent, d'Internet et des réseaux sociaux.

Timothy Matthews en entrevue.

Timothy Matthews est chercheur à l'Université de Greenwich, dans le Grand Londres.

Photo : Radio-Canada / Découverte

En fait, il est d’avis que, dans bien des cas, la technologie devient un refuge ou un moyen de compenser le manque de soutien dans le monde réel.

Pour la majorité des jeunes, les réseaux sociaux servent à tisser des liens et non pas à les remplacer, estime M. Matthews. C'est le prolongement de leur vie sociale : ils discutent, s'envoient des photos, bref, ils partagent leur quotidien.

Pour prendre le pouls de la situation, Louise Arseneault a mené en juin 2025 une grande enquête auprès de 1632 jeunes (nouvelle fenêtre). Le résultat : 70 % d'entre eux ont répondu que le cellulaire et les médias sociaux n'ont aucune influence. Ils ne sentent pas de différence, affirme-t-elle.

L’amitié conçue par l'IA

Face aux difficultés d’entrer en relation avec d’autres, certains jeunes seront tentés de se tourner vers l’intelligence artificielle (IA) pour nouer des amitiés avec des agents virtuels.

Timothy Matthews est consterné par l’impact que cela pourrait avoir. C’est nouveau et on met les bouchées doubles pour étudier le phénomène, indique-t-il. Les leaders de la tech étaient loin d'imaginer qu'on en arriverait là.

Face au réalisme déroutant de ces amis virtuels, il a décidé de lancer d’urgence des travaux de recherche. Son objectif : mesurer précisément les conséquences psychologiques et relationnelles des amitiés artificielles.

Timothy Matthews voit poindre un problème. Imaginez un instant qu'une entreprise d'IA fasse faillite et ferme ses serveurs, dit-il. Un jeune qui échange avec un ami virtuel depuis des années se retrouverait soudainement face au néant. C’est comme si son compagnon virtuel mourait brutalement. Et là, on fait quoi? On va se retrouver avec des personnes profondément traumatisées.

Dans un monde où tout s'accélère, les relations humaines semblent parfois s'éroder au profit du virtuel. Quand quelqu'un exprime sa solitude, Louise Arseneault signale qu'il faut prendre cette confidence comme un cri d'alarme. Il ne faut pas nécessairement croire que c'est seulement passager, insiste-t-elle.

Xavier Ménard-Beaudoin est convaincu que le bonheur réside dans les relations humaines. Ce sont vraiment les personnes qu’on côtoie qui, non seulement créent du bonheur, mais nous enrichissent.

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