Faut-il arrêter de labourer pour sauver nos sols ? L’éclairage sans détour de Marc-André Selosse

Vouz vous rappelez, dans le premier épisode de cette série d'été ? « Des morts par centaines de milliers. »
Sous nos pas, le sol abrite une biodiversité colossale. Elle œuvre en secret pour notre bien. Face à la sécheresse, peut-elle résister ? Dans le premier épisode de cette nouvelle série d’été, le biologiste Marc-André Selosse donne une réponse claire : oui, mais…... Lire la suite
Ces mots de Marc-André Selosse, biologiste au Museum national d'histoire naturelle (MNHN) de Paris : « La matière organique est comme du coton qui retient l'eau. » C'était un indice de taille pour qui veut comprendre comment l'agriculture peut faire face à un épisode de sécheresse. Non pas grâce à des bassines posées comme autant de pansements sur des jambes de bois, mais grâce à des champs riches en matière organique.
Nous avons commencé la récolte du foin et la fauche de nos belles prairies naturelles. Quelle richesse botanique! Jamais elles ne reçoivent d engrais chimique que du fumier de nos animaux
— Cédric (@agric15) May 27, 2025
C est du caviar et l'odeur je vous explique même pas pic.twitter.com/KIFhpIdcv2
Engrais organiques, polyculture-élevage : le premier levier trop souvent oublié
« Labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France. » L'idée nous vient du début du XVIIe siècle. En première lecture, on comprend que le labourage nous renvoie aux plantes que nous pouvons mettre dans nos assiettes et le pâturage, aux bêtes que nous mangeons. « Mais il y a quelque chose de plus subtil derrière. En consultant les manuels d'agronomie de l'époque, on s'aperçoit qu'ils avaient compris que, pour que les plantes poussent, il faut avoir des animaux qui pâturent et dont les crottes permettent ensuite d'enrichir les champs », nous explique Marc-André Selosse.
Parce que rappelons (nous l'avons détaillé dans le premier épisode de cette série Terres sous tension) que ce sont les micro-organismes qui vivent sous terre qui creusent et maintiennent les trous minuscules qui permettent aux sols de retenir l'eau. Et qui stockent eux-mêmes aussi de l'eau avant de se décomposer.
Voici donc le premier conseil du biologiste au MNHN à l'agriculture : préférer les engrais organiques aux engrais minéraux qui dominent aujourd'hui, mais aussi miser sur la polyculture-élevage, au moins à l'échelle des paysages. « La spécialisation élevage versus culture, cela n'a pas de sens. »
Ce que vous voyez n’est qu’un champ. Ce que vous ne voyez pas, c’est comment il va résister (ou pas) à la sécheresse. © Zoran Zeremski, Adobe Stock
Non-labour : pourquoi la France est à la traîne
Puis il y a cette pratique très en vogue dans certains pays, au Brésil ou en Australie : le non-labour. « Labourer tue la vie du sol. Et vous avez compris maintenant qu'un sol mort retient moins l'eau. Mais il y a pire d'un point de vue résilience face à la sécheresse. Labourer, c'est vraiment la moins bonne façon de faire des réserves d'eau. La charrue aère la terre en surface, c'est vrai. Elle fait surtout pression sur le dessous. Il se forme en profondeur une véritable "semelle de labour", une couche de sol imperméable à l'eau et aux racines des plantes. »
Au Brésil, 60 % des terres sont cultivées en agriculture non labourée. En Australie, c'est même 75 %. En France, moins de 5 %. « Pourtant nous savons faire. Cela s'appelle l'agriculture de régénération des sols ».
Pourquoi ?
Selon Marc-André Selosse, il y a plusieurs raisons. D'abord, parce que sortir du labour ne se fait pas sans une remise en question des pratiques. Cela demande de prendre le temps de la formation et d'investir dans un matériel différent, un système de guidage GPS coûteux. « Nous acceptons d'engloutir des sommes colossales pour réparer les conséquences des erreurs commises, mais jusqu'à présent, nous n'avons pas été capables d'accepter de menues dépenses pour éviter que le pire arrive. Alors même que cela nous coûterait moins cher. »
Il faut reconnaître que le problème, en France et en Europe, est plus récent. Dans nos pays, il faut des centaines d'années pour détruire un sol à force de labour. Au Brésil, comme dans toutes les régions tropicales, dix ans suffisent. C'est immédiatement dissuasif.
Et puis, ce triste constat que fait le biologiste du Museum. « Plus personne ne veut entendre la science. En Chine, pour mener un programme de recherche à 20 000 €, personne ne demande d'autorisation. En France, on nous accorde péniblement 1 000 € par an, charge à nous ensuite d'aller trouver des financements pour boucler le budget. »
☀️???? Face à la sécheresse et au réchauffement climatique des agriculteurs en France se mettent à cultiver du Sorgho, une plante originaire du Sahel, peu gourmande en eau. pic.twitter.com/myDZqF13uQ
— TV5MONDE Info (@TV5MONDEINFO) August 19, 2026
Changer de cultures : une fausse bonne idée ?
Arrêter de labourer et apporter de la matière organique dans les champs. Voilà donc ce qui peut faire une différence. Mais peut-être faut-il déjà parler au passé. « Le sol est un outil, mais il n'est pas l'outil de tout et... il commence à être dépassé », estime Marc-André Selosse.
L'autre option, c'est de changer les cultures. Abandonner le maïs pour le sorgho, se tourner vers les pistachiers, les palmiers ou les dattiers. Compter sur le guayule pour produire du latex. L'idée semble séduisante.
Attention, toutefois. Car si cette agriculture est moins gourmande en eau, elle est aussi moins productive. « Il n'y a pas de miracle. À une journaliste j'ai dit récemment : « La France à +4 °C, c'est la plaine du Maroc ». On peut y produire des aliments... mais avec la productivité de la plaine du Maroc, on ne fait pas (on ne fait plus) un grand pays agricole. »
Quand le climat change plus vite que nos solutions
Faut-il comprendre que nous sommes dans une impasse ?
« Nous devrions mettre tout en œuvre pour nous adapter au réchauffement climatique. Or, nous ne le faisons même pas assez rapidement. Qu'arrivera-t-il si une fois que nous aurons enfin franchi le cap, le climat a encore changé ? Pour le dire crûment, nous l'aurons dans l'os ! »
La canicule historique de fin juin 2026 vient de pulvériser tous les records en France. Au-delà du simple coup de chaud, cet épisode nous rappelle que les extrêmes climatiques s’intensifient. Sommes-nous face à l’été le plus frais du reste de notre vie ? Le climatologue, chercheur au CNRS et directeur du Départment de géosciences de l'école normale supérieure (ENS), Fabio D’Andrea nous donne un aperçu d’un futur qui n’aura plus rien de normal.... Lire la suite
Alors quoi ?
« Il faut relever la tête, regarder plus haut que le sol. Parce que tout cela peut aider, mais cela ne fera pas tomber la pluie. La mère des batailles, c'est d'arrêter le réchauffement climatique. »
Et pendant que nous temporisons, un autre ennemi se nourrit déjà de la sécheresse : le feu. On en reparle dans le prochain épisode de Terres sous tension demain...
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