Un médecin de Gaza mains menottées et yeux bandés pendant 24 jours consécutifs
Depuis le 7 octobre 2023, plus de 440 travailleurs de la santé de Gaza ont été arrêtés, signale l’organisme Healthcare Workers Watch. Parmi eux : Ahmad Mhanna — qui était directeur de l’hôpital Al-Awda, à Jabaliya, dans le nord de Gaza — et qui a été interpellé le 18 décembre 2023 par les autorités israéliennes. Sans accusations formelles ni procès, le père de trois enfants a été détenu pendant 665 jours dans des prisons israéliennes, où il dit avoir vécu l’enfer. Un échange de prisonniers lui a permis de recouvrer sa liberté le 13 octobre 2025. Le Devoir a recueilli son témoignage.
Battu, humilié, torturé : le docteur Ahmad Mhanna dresse un portrait glaçant de sa détention. Pendant les 72 premiers jours de la riposte israélienne à l’attentat du Hamas, l’anesthésiste formé en Russie était à la tête de l’un des principaux centres hospitaliers du nord de Gaza. « On travaillait dans des conditions extrêmement dures, se souvient-il. On ne quittait plus l’hôpital. »
En décembre 2023, l’hôpital Al-Awda a été assiégé par les autorités israéliennes. Des tireurs d’élite (snipers) étaient postés tout autour et empêchaient quiconque d’entrer ou de sortir de l’établissement, rapporte le médecin, lors d’une entrevue virtuelle. « Nous étions encerclés. On manquait de nourriture et d’électricité. Nous n’avions plus aucune réserve de sang, alors on donnait nous-mêmes du sang aux patients. »
À plusieurs reprises, les autorités israéliennes ont contacté le docteur Mhanna pour qu’il ordonne l’évacuation de l’hôpital. « Je refusais chaque fois, raconte-t-il. Je leur disais qu’il y avait des blessés, des patients qui avaient besoin de ces services de santé, et que je n’allais pas les abandonner. » Le médecin a plus tard été appelé à l’extérieur de l’établissement, encerclé par des tanks et des soldats. « Ils m’ont demandé d’enlever mes vêtements et ont pointé leurs armes sur moi, avec des lasers rouges sur ma poitrine. » Toute la nuit, le docteur Mhanna est resté entre les mains des forces israéliennes.
Le lendemain, il a été questionné : y a-t-il des terroristes dans votre hôpital ? des tunnels ? des armes ? « J’ai répondu non à toutes les questions. » Son assistant a à son tour été appelé à l’extérieur de l’établissement. « Ils lui ont donné un téléphone avec une caméra et lui ont demandé de faire le tour de l’intérieur de l’hôpital. La caméra était connectée à un ordinateur portable et ils regardaient et surveillaient tout ce qui se passait dans l’hôpital. »
Ultimement, tous les hommes âgés de 16 à 60 ans ont été sortis de l’hôpital et interrogés par les forces israéliennes. « Environ 13 personnes ont été arrêtées, dont quatre membres du personnel de la santé », rapporte le docteur Mhanna, qui a lui-même entamé, lors de ce 72e jour de la riposte israélienne, sa détention, qui durera 22 mois.
En réponse aux questions du Devoir sur le raid à l’hôpital Al-Awda, l’armée israélienne a affirmé que le Hamas utilise des établissements de santé à Gaza « à des fins terroristes en établissant des infrastructures militaires à l’intérieur et sous les hôpitaux, en lançant des attaques depuis les enceintes hospitalières, en stockant des armes dans les hôpitaux et en utilisant les infrastructures hospitalières et le personnel médical pour mener des activités terroristes ».
Yeux bandés pendant 24 jours
Pour le docteur Mhanna, ce sont les premiers jours de prison qui ont été les plus éprouvants. « Il y avait beaucoup de séances d’interrogatoire. C’était très difficile et vraiment terrible. J’ai eu les yeux bandés et les mains menottées pendant 24 jours consécutifs, sans arrêt. On devait rester assis sur nos genoux de 15 à 16 heures par jour. » Les détenus dormaient sur des matelas d’un centimètre d’épaisseur, dans le froid, ajoute-t-il, en précisant avoir séjourné dans plusieurs centres de détention, dont la prison de Negev/Naqab.
La quantité de nourriture fournie était insuffisante. « J’ai perdu 30 kilos durant ma détention. » Ahmad Mhanna dit ne pas avoir pu prendre de douche ni laver ses vêtements pendant les sept premiers mois de sa détention. Des maladies dermatologiques, dont la gale, se répandaient. Deux prisonniers détenus avec lui sont décédés (l’un d’une occlusion intestinale aiguë et l’autre d’un œdème pulmonaire) faute d’avoir été soignés à temps, s’insurge-t-il. « C’était très clairement de la négligence. J’ai dit [aux gardiens] que je suis médecin, que je peux intervenir. Ils m’ont rétorqué que je ne suis pas médecin, mais un terroriste. »
Les passages à tabac étaient réguliers, rapporte-t-il. Avant d’être relâché dans un échange de prisonniers et d’otages négocié dans le cadre d’un cessez-le-feu, Ahmad Mhanna a été pris en charge par des représentants de la Croix-Rouge. « Même devant la Croix-Rouge, ils nous battaient », témoigne-t-il, en précisant vivre encore aujourd’hui avec des séquelles de son séjour dans les prisons israéliennes.
Sollicitée pour réagir, l’armée israélienne a indiqué que « les mauvais traitements infligés aux détenus pendant leur détention sont contraires à la loi et aux règlements de l’armée israélienne et sont donc strictement interdits ». Des enquêtes dans les centres de détention de l’armée « sont ouvertes lorsque cela est nécessaire ». L’Autorité judiciaire israélienne, le Service pénitentiaire israélien et le ministère israélien de la Sécurité nationale n’ont pas répondu aux demandes du Devoir sur les allégations de mauvais traitements et de torture dans les prisons israéliennes qui ne sont pas sous la responsabilité de l’armée.
Pas de procès
Comme des centaines d’autres Gazaouis, Ahmad Mhanna a été détenu en tant que « combattant illégal ». Ce statut permet aux autorités israéliennes d’incarcérer des personnes considérées comme une menace à la sécurité d’Israël, sans inculpation ni procès, et sans leur reconnaître le statut de prisonnier de guerre. « J’ai eu quatre séances virtuelles devant un juge. Chacune a duré environ deux minutes. Ils m’ont simplement dit que ma détention était prolongée. »
L’armée israélienne assure respecter le droit international et dit ne pas arrêter de membres du personnel médical « en raison de leur profession ». Parmi les personnes interpellées dans les établissements médicaux « figuraient des membres du personnel médical ou des individus se faisant passer pour du personnel médical, dont il a été établi qu’elles avaient participé à des activités terroristes » ou qui « ont été identifiées comme étant membres de la branche armée du Hamas », souligne-t-elle.
Ahmad Mhanna — qui a recommencé à travailler à l’hôpital Al-Awda deux semaines après sa libération — assure n’avoir rien à se reprocher. « Sans aucune raison, sans aucune accusation, j’ai été traité comme un terroriste, dénonce-t-il. Mon seul “crime”, c’était d’être un être humain dans un hôpital, en train de fournir des soins à des patients. »
Dans un prochain article : le Dr Hussam Abu Safiya est toujours emprisonné et sa vie serait en danger.
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