Comment l’ingérence étrangère en Europe passe aussi par la désinformation sur la santé et les vaccins

Une vidéo bidouillée sur les vaccins ne va pas vraiment changer le résultat d’une élection. Elle peut en revanche modifier la décision d’un parent, alimenter la défiance envers un médecin ou une autorité sanitaire, faire baisser la vaccination dans une communauté… Et à terme, permettre à une maladie qui avait pratiquement disparu de nos écrans radar de circuler à nouveau.
C’est ce qui se passe aujourd’hui avec la rougeole. Le virus circule aux Etats Unis mais aussi, et c’est plus surprenant, en Europe.
La rougeole revient par les failles
En un an, le centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC) a recensé 2339 cas déclarés en Europe. On n’est pas encore à l’échelle de la pandémie, loin de là mais derrière ce chiffre, il y a tout de même un fait interpellant : près de trois contaminations sur quatre concernaient des personnes non vaccinées.
Or pour bloquer durablement la transmission de la rougeole, il faut une couverture vaccinale qui couvre 95% de la population avec deux doses. En 2023, seuls 4 pays de cet espace européen de libre-échange atteignaient ce seuil pour la deuxième dose. Spoiler alert : la Belgique n’en fait pas partie… Sa couverture est de 96% pour la première dose mais de seulement 82% pour la seconde.
Les causes de ce retour de la rougeole sont multiples : un accès au soin parfois compliqué notamment pour les populations vulnérables, des rappels de vaccination pas forcément à jour. Des occasions manquées. Et parfois, un refus délibéré de la vaccination.
Il suffit d’un doute
Mais un autre ingrédient vient amplifier toutes ces fragilités : la désinformation.
Pas besoin de convaincre des millions d’Européens qu’un vaccin est dangereux. Il suffit d’installer le doute. Est-ce qu’il est vraiment nécessaire ? Est-ce que les pouvoirs publics nous disent toute la vérité ? Est-ce qu’un médecin est plus crédible qu’un post viral sur les réseaux sociaux ?
En plus, le doute voyage très bien. Pendant la pandémie de Covid, des communautés antivax ont prospéré sur les réseaux sociaux. Une étude consacrée au groupe Facebook "Antivax Portugal" a analysé 440 publications de 2020 : près de la moitié a été classée comme relevant de théorie du complot et certaines pouvaient influencer les utilisateurs encore hésitants sur la vaccination.
Le phénomène antivax ne s’est pas arrêté avec le Covid
Cinq ans après la pandémie, l’Observatoire européen de la santé constatait encore la prévalence de la désinformation. Avec en ligne de mire les personnes les plus vulnérables, soit "les populations ayant un niveau d’éducation en santé limité ou une méfiance préexistante envers les institutions sont touchées de manière disproportionnée, aggravant les disparités de santé préexistantes".
Une étude publiée en 2025 dans la revue Human Vaccines & Immunotheropeutics enfonce le clou. "La méfiance suscitée pendant la pandémie de Covid-19 s’est étendue aux vaccinations de routine chez les enfants, expliquent les chercheurs, soulevant la possibilité alarmante de résurgence de maladies telles que la rougeole, la diphtérie et la polio, des maladies largement considérées comme étant sous contrôle pendant des décennies".
La désinformation n’a pas besoin de créer une méfiance à partir de rien, elle peut simplement appuyer là où ça fait déjà mal. Et c’est précisément là que la question de l’ingérence devient intéressante.
La Russie ? Oui mais pas seulement
Dans plusieurs pays d’Europe centrale et orientale, les autorités ont dénoncé la circulation de récits antivax attribués à des campagnes venues de Russie. En Bulgarie, lors d’une flambée de rougeole en mars 2026, le ministre de la santé de l’époque Mihail Okoloyski a publiquement présenté la lutte contre la désinformation vaccinale comme une priorité. : "Il y a beaucoup de mesures qui pourraient être appliquées et sont en cours d’application. La plus importante est de lutter contre la désinformation concernant les vaccins".
Au même moment, le réseau national bulgare de médiateurs en santé publiait sur Facebook que les profils et groupes antivax étaient devenus plus actifs sur les réseaux sociaux et tentaient de saper les efforts des autorités sanitaires pour contenir l’épidémie.
Des réseaux sociaux aux Parlements
Mais attention aux raccourcis. Derrière chaque parent hésitant, chaque publication douteuse sur les réseaux sociaux ou chaque mouvement antivax, il n’y a pas forcément un agent de Moscou. Une information fausse peut être reprise de bonne foi et progressivement, un récit importé devient parfaitement local. C’est particulièrement visible dans le mouvement antivax américain.
En 2023, l’Observatoire Européen des Medias Numériques (EDMO) a documenté l’expansion en Europe de Children’s Health Defense, l’organisation créée par Robert Kennedy Jr. L’organisation avait notamment mis en place une structure juridique en Belgique et organisé des événements destinés à diffuser ses récits sur les vaccins et la santé en Europe.
Bruxelles n’est donc pas seulement le siège des institutions européennes. C’est aussi un point d’entrée pour des mouvements politiques et militants venus d’ailleurs et qui veulent peser sur le débat européen. Et cette influence peut finir dans les parlements.
En octobre 2025, le mouvement "Make Europe Healthy again", directement inspiré du slogan populiste américain "Make America Healthy Again" a été lancé au Parlement européen avec le soutien du groupe d’extrême droite Les Patriotes pour l’Europe.
"Dans les pays d’Europe occidentale, les partis populistes, le plus souvent dans l’opposition au gouvernement, ont utilisé la pandémie et la vaccination contre la Covid-19 pour en tirer un capital politique, confirme une étude de 2025 publiée dans la revue scientifique Vaccine.
En Allemagne, en Autriche ou en Suisse, les taux de vaccination les plus faibles ont été observées dans les régions les partis populistes sont les plus fort. © Belgaimage
De fait, en Autriche, les partis d’extrême droite et populistes se sont mobilisés autour de la question de l’anti-vaccination. Le chef du parti d’extrême droite FPÖ, Herbert Kickl, s’est qualifié de "sceptique vis-à-vis des vaccins", tandis qu’en août, le député européen Gerald Hauser a demandé que les décès liés aux vaccins, en particulier aux vaccins contre la Covid-19, fassent l’objet d’une enquête.
On a donc un récit qui naît ou qui se popularise à l’étranger, ensuite importé en Europe puis repris par des militants d’extrême droite européens qui le font infuser dans le débat politique et qui in fine va contribuer à modifier la manière dont les responsables publics parlent de vaccination et de santé.
Ce n’est pas forcément une opération centralisée, ce n’est pas nécessairement illégal mais c’est bien une forme d’influence transnationale et c’est précisément ce qui rend le phénomène difficile à combattre.
La Belgique n’est pas immunisée
En Belgique, le mouvement antivaccin reste relativement marginal mais cela ne veut pas dire que le Royaume est immunisé contre la défiance. En 2024, le pays a connu sa plus importante résurgence de rougeole depuis 2011 avec 526 cas recensés. Les enfants non vaccinés ont été particulièrement touchés.
Même dans les régions où la population suit en grande partie les schémas vaccinaux, la désinformation a semé des doutes.
La bataille de la confiance
Pour contrer cette désinformation, l’Agence européenne des médicaments a annoncé qu’elle allait former un groupe consultatif chargé d’enquêter et de formuler des recommandations concernant l’hésitation vaccinale dans le but de renforcer la confiance dans les vaccins.
Car le problème ne se résume pas à corriger des fake news. Une autorité sanitaire peut publier 10 graphiques démontrant qu’une information est fausse, si le public ne lui fait pas confiance, ces graphiques n’auront aucun effet. La bataille est donc autant une bataille de faits qu’une bataille de confiance
Le projet JITSUVAX financé par l’UE a justement travaillé sur une autre méthode. Les chercheurs ont mis en place des entretiens avec des patients qui refusent de se faire vacciner. Le but est avant tout de comprendre la préoccupation de ces patients avant de répondre aux arguments erronés.
Les expérimentations menées par le projet ont montré que cette approche pouvait améliorer la confiance des professionnels de la santé et leur capacité à répondre aux arguments antivaccin. Reste à la mettre en place au niveau de toute l’Union européenne.
C’est moins spectaculaire qu’une vidéo virale mais en matière de santé publique, le spectaculaire, n’est pas forcément le plus efficace.
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