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Saturday, November 7, 2026

Le dernier horcruxe

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Le 4 novembre au matin, l’étau s’est desserré, juste un peu. Sans se leurrer, les chancelleries du monde entier ont laissé échapper un mince soupir. Le silence (temporaire) du président, soudainement arc-bouté sur la pérennité de la cosmétique du Bureau ovale, y a contribué. D’autant que ce basculement électoral venait s’ajouter à plusieurs autres votations d’un bout à l’autre du monde, du Brésil à la Serbie, où les tendances autoritaires, kleptocrates et prédatrices ont là aussi affronté des vents de face. Soudain, la trajectoire orbitale qui s’était imposée depuis deux ans aux États ne paraissait plus aussi linéaire.

Et ce n’est pas rien. Car la force des autocrates, explique l’ancien correspondant de NPR à Moscou Gregory Feifer, est de forger un sentiment d’inéluctabilité confinant à un désespoir tétanisant. Or, c’est de l’absence d’inévitabilité de l’extrême droite qu’il faut parler en ce lendemain d’élections, tout comme cela avait été le cas en Hongrie après la défaite d’Orbán.

À quelques bémols près.

Le vent avait tourné déjà depuis quelque temps. Aussi bien à l’intérieur du pays, où le soutien du président était perçu comme un baiser de la mort, qu’à l’extérieur, où ceux qui avaient imaginé jouer sur la même partition s’en sont dissociés sur la pointe des pieds. La stratégie de Giorgia Meloni, qui pensait amadouer la sphinge du Bureau ovale, a avorté. La proximité idéologique cultivée par le Rassemblement national (RN), ou d’autres aspirants au pouvoir en Occident, s’est heurtée aux droits de douane et à l’ambition impérialiste de Washington.

Mais voilà, la « New Right », cette nouvelle droite américaine qui en brasse large depuis la fin du premier mandat de l’actuel président, ne se résume pas au trumpisme. De la même manière que l’hyperdroite européenne ne se limite pas à Orbán. Aux États-Unis, les partis (républicain comme démocrate) ont toujours été des parapluies politiques, abritant des factions à la convergence ponctuelle et opportune — comme du temps des néoconservateurs sous la présidence de W. Bush. L’époque contemporaine n’y fait pas exception.

Laura K. Field, dans son ouvrage récent Furious Minds, abonde dans ce sens : les piliers idéologiques du mouvement MAGA reposent sur une constellation de penseurs articulée autour du rejet du pluralisme libéral, prônant la mobilisation du pouvoir étatique pour imposer une vision homogène et nationaliste de la société. Leonard Schuette voit un socle civilisationnel, un mouvement qui désigne le libéralisme « non pas comme le fondement, mais bien comme le cancer de la civilisation occidentale », écrit-il.

Field, quant à elle, distingue quatre influences. D’abord, les intellectuels liés à l’Institut Claremont qui idéalisent la formation des États-Unis et voient dans l’État providence moderne du XXe siècle une trahison des principes fondateurs. Ensuite, les postlibéraux qui estiment que le bien commun impose de réduire les libertés individuelles, au profit d’une morale (d’État) conservatrice et traditionnelle. Puis, les nationaux-conservateurs, partisans de la fermeture des frontières, d’un nationalisme économique étroit, d’une identité culturelle exclusive et excluante, parfois teintée de nationalisme chrétien. En périphérie, la frange radicale du Web (Hard Right Underbelly) affirme une identité fasciste, eugéniste et suprémaciste. D’autres auteurs y ajoutent, en suivant des lignes de fracture similaires, la droite techno-accélérationniste, le nationalisme chrétien et la droite populiste Make America Healthy Again (MAHA). Ainsi, Bannon, Thiel, Vance, Gabbard, Cruz représentent des franges distinctes, qui convergent désormais.

Ce n’est pas une exclusivité états-unienne, tant s’en faut. Sur le continent, Milei, Bolsonaro, Kast sont dans la même centrifugeuse. La particularité de cette « nouvelle droite » est qu’elle amalgame des familles historiquement distinctes, conjuguant libertarisme économique et conservatisme religieux, dans ce que certains auteurs voient comme un néofascisme de marché. Et la confluence idéologique parvient à présenter une cartographie cohérente du monde, comme l’a fait J.D. Vance à la conférence de Munich en février 2025, au grand désarroi des alliés européens.

Cette vision est fondée sur le primat de l’illibéralisme (comme l’avait défini Orbán) et définit un ordre géopolitique opposé à la philosophie universaliste libérale, fondé sur des sphères d’influence régionales exclusives, dominées par une puissance centrale, où la Chine et la Russie ne sont plus des ennemis mais des partenaires, des homologues de la puissance américaine. Où, ce faisant, Taïwan, Israël et l’Ukraine sont voués à sortir du giron états-unien, où l’universalisme devient obsolète.

Les réserves du vice-président Vance sur la guerre en Iran s’inscrivent dans cette perspective, et ça n’en fait pas un dirigeant moins dangereux. Plus encore, dans cette optique, la puissance régionale est alors concentrée sur sa sphère d’influence. Un élément qui n’échappera ni au Canada, ni aux Caraïbes, qui sont aux prises avec des opérations armées en mer, ni aux pays d’Amérique latine enrôlés dans le nouvel épisode de la guerre contre la drogue.

En outre, la vision d’une civilisation occidentale homogène, ancestrale, fondamentale, qui fait fi d’une longue histoire de transhumances humaines, a largement bénéficié de la centralité symbolique du modèle Orbán, qui a assuré un financement public à des organismes voués à la promouvoir. Ainsi, au cours des dernières années, des membres de la Conférence d’action politique conservatrice, tout comme J.D. Vance, Marco Rubio, Eduardo Bolsonaro, Elon Musk et autres Bannon, s’y sont croisés, alors qu’un maillage de partenariats et de financement, avec des think tanks et des instituts de formation (comme l’Institut de sciences sociales économiques et politiques de Marion Maréchal Le Pen), s’est assuré de la diffusion pérenne de ce répertoire réactionnaire. C’est d’ailleurs en empruntant à ce modèle que le projet 2025 s’est articulé, propulsé par le personnage hors norme qu’est le président.

Les flux, tant idéologiques que financiers, vont dans les deux sens. À titre d’exemple, le département d’État a, il y a quelques semaines, alloué des fonds initialement destinés à la protection des droits de la personne, sans consultation du Congrès, à des organismes liés aux droits des Afrikaners, à la sauvegarde des normes civilisationnelles occidentales et à la documentation du recul culturel en Europe face aux migrations de masse.

Ainsi, dans le monde, les dernières semaines ont indiqué la fin de l’inévitabilité de l’extrême droite, mais pas sa disparition : la colère, la déception, le ressentiment et la peur demeurent les moteurs du vote. Les fausses équivalences façonnées par le répertoire orbanien continuent de faire recette. Les facteurs endogènes demeurent. Et le modèle de l’ultradroite, amoindri en raison de ces défaites, demeure vivace. Il ne suffit pas, pour s’assurer du non-retour de Voldemort, d’éliminer un seul horcruxe.

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