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Sunday, October 18, 2026

Troublant : pourquoi certains lieux restent-ils gravés en nous toute notre vie ?

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« Trésor d'escale » : Pourquoi certains lieux exercent-ils sur nous une fascination immédiate ? Pourquoi continuent-ils parfois de nous habiter longtemps après les avoir quittés ? C'est ce sentiment singulier qu'explore Aurélien Villette avec « Topophilia ». À travers ses photographies réalisées aux quatre coins du monde, il ne cherche pas seulement à documenter des architectures remarquables : il interroge ce qui se joue entre elles et nous. Ce que notre regard projette sur un palais abandonné, un temple enfoui ou un vestige antique. Ce qui transforme un simple espace en expérience, en émotion, parfois même en attachement. Une invitation à regarder les lieux autrement et à comprendre pourquoi certains d'entre eux ne nous quittent jamais vraiment.

Laissez la musique accompagner votre regard, tandis que les images et les mots vous entraînent là où les lieux continuent de parler, bien après le passage des hommes.

Les hommes passent, les lieux demeurent,
Habités de silences, de couleurs.
Une porte s’ouvre, une pierre affleure,
Et soudain le passé reprend profondeur.
Du palais désert au temple oublié,
Chaque espace garde ce qu’on lui a confié.
Il suffit parfois d’un regard posé
Pour qu’un lieu, en nous, continue d’exister.
© Agnès 

À Beyrouth, l’incroyable théâtre des Mille et Une Nuits oublié depuis des décennies

Au cœur de Beyrouth, il suffit de franchir quelques barrières pour changer de monde. Derrière elles se dévoile le Grand Théâtre des Mille et Une Nuits, marqué par les décennies et l'abandon. Au-dessus de ses murs, une extraordinaire coupole de vitraux témoigne encore du faste passé du lieu.

« J'ai photographié à deux reprises le Grand Théâtre des Mille et Une Nuits, au cœur de Beyrouth. Inauguré en 1929, ce lieu emblématique de la vie culturelle de la capitale a été marqué par la guerre civile avant d'être laissé à l'abandon. »

Le théâtre est l'œuvre de Youssef Aftimos, grande figure de l'architecture libanaise du début du XXe siècle. Il imagine une salle en fer à cheval pouvant accueillir environ 630 spectateurs, avec un orchestre et deux niveaux de balcons. Mais derrière le décor se cache aussi une étonnante ingéniosité technique : une partie de la toiture était conçue pour s'ouvrir grâce à une petite coupole métallique montée sur rails, permettant de faire circuler naturellement l'air dans la salle.

Dans le foyer, l’architecture devient spectacle à son tour. Le regard monte vers une vaste coupole composée de vitraux aux motifs géométriques. Bleus, rouges, jaunes, verts : malgré les décennies d’abandon, leurs couleurs composent encore l’un des décors les plus remarquables du théâtre. © Aurélien Villette, tous droits réservés 

Pourtant, ce qui frappe Aurélien Villette lorsqu'il y pénètre n'est pas seulement ce que l'édifice a perdu. C'est aussi l'étrange sensation d'entrer dans un lieu resté en marge du temps. « Dehors, les grands axes, les voitures et le bruit du centre-ville restent omniprésents ; une fois franchies les barrières qui cachent entièrement les façades, entre deux files de voitures, le temps semble au contraire s'être arrêté. »

Et c'est la lumière qui le fera revenir. « C'est ce contraste qui m'a particulièrement touché : être au centre d'une ville en mouvement permanent et découvrir, à quelques mètres seulement, un espace silencieux qui semble avoir été soustrait à son rythme. Je suis revenu pour observer comment, selon l'heure, la lumière traversait la coupole de vitraux colorés qui couvre le foyer et transformait cet intérieur. »

Plus de spectacle, plus de public : près d'un siècle après son inauguration, le Grand Théâtre conserve pourtant quelque chose de sa théâtralité. Une présence intacte, malgré l'abandon.

Au Cambodge, les racines ont presque englouti ce temple vieux de mille ans

À quelque 80 kilomètres au nord-est d'Angkor, la forêt cambodgienne abrite Koh Ker, ancienne capitale de l'Empire khmer. Fondée par le roi Jayavarman IV au Xe siècle, elle devient l'unique capitale de l'Empire entre 928 et 944. En quelques décennies seulement s'élèvent ici temples et sanctuaires dans un style qui marque une période particulièrement inventive de l'architecture khmère. Pour rejoindre ces vestiges, Aurélien Villette choisit la liberté du deux-roues. « En 2025, j'ai parcouru le Cambodge à deux-roues, sur plus de 2 500 km, une liberté qui me permettait de rejoindre des sites parfois éloignés et surtout d'organiser mes déplacements en fonction de la lumière. »

À Koh Ker, son objectif se pose sur Prasat Pram, l'un des premiers sanctuaires rencontrés en entrant sur le site. Cet ensemble du Xe siècle comprend trois tours-sanctuaires en brique alignées sur une même plateforme, accompagnées de deux édifices traditionnellement appelés « bibliothèques ». Brique, latérite et grès racontent ici le savoir-faire des bâtisseurs khmers d'il y a près de mille ans.

À Prasat Pram, dans l’ancienne cité khmère de Koh Ker, les racines ont lentement gagné la brique d’un sanctuaire vieux d’environ mille ans. Elles encerclent aujourd’hui sa porte, dessinant l’une des images les plus saisissantes du site. © Aurélien Villette, tous droits réservés 

Mais à Prasat Pram, la visite prend une autre dimension : on ne découvre plus seulement un site archéologique, on pénètre dans un sanctuaire où le temps semble avoir poursuivi l'œuvre des bâtisseurs. « Les racines ont progressivement enveloppé les murs jusqu'à sembler faire corps avec l'architecture. »

Encore faut-il trouver le bon instant pour la photographier. Sur ce site aujourd'hui très fréquenté, Aurélien Villette organise ses déplacements en fonction du soleil mais aussi du parcours des visiteurs, afin d'arriver devant le bon édifice lorsque la lumière se pose exactement où il l'espère. « Une fois le passage des visiteurs interrompu, le sanctuaire retrouvait aussi quelque chose de son isolement, et la frontière entre architecture et paysage devenait presque impossible à distinguer. »

Devant Prasat Pram, « Topophilia » prend alors tout son sens : mille ans après sa construction, ce n'est plus seulement l'histoire du temple que l'on contemple, mais celle du temps qui l'a transformé.

Évocation de Prasat Pram, à Koh Ker, au Cambodge. Édifié au Xe siècle, l’ensemble comprend trois tours-sanctuaires en brique alignées sur une même plateforme, accompagnées de deux édifices traditionnellement appelés « bibliothèques ». Ce dessin permet d’imaginer l’architecture du sanctuaire avant que le temps et la végétation n’en transforment profondément le visage. Illustration d’évocation réalisée à partir des connaissances archéologiques actuelles. © Agnès Bugin/IA, tous droits réservés 

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