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Thursday, September 17, 2026

«La version qui n’intéresse personne»: l’impitoyable persécution d’une femme libre

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C’est avec raison que le roman d’Emmanuelle Pierrot s’est hissé parmi les lectures les plus appréciées des Québécois au cours des dernières années et a mérité à son autrice le Prix des collégiens ainsi que le Prix des libraires. La version qui n’intéresse personne, entre autres qualités, dépeint de façon à la fois fine et crue, d’une part, la fuite des normes oppressantes de la vie en société vers la liberté que promettent les confins éloignés du Yukon et, d’autre part, l’escalade de la violence misogyne qui ostracisera Sacha jusqu’à compromettre son intégrité physique. Or, tout ce qui triturait les entrailles dans l’œuvre littéraire se retrouve incarné sur la scène du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.

C’est en effet à une transposition fort réussie que ce sont consacrées les directrices du théâtre de l’Affamée, Marie-Claude St-Laurent et Marie-Ève Milot. La première offre une adaptation du texte original qui en extrait tout l’essentiel, assurant un rythme qui permet aux situations de se déposer sans pourtant s’étirer indûment. Sa collègue orchestre une mise en scène bien rodée où la plupart des interprètes se montrent convaincants. À commencer par la recrue Melissa Iguer qui, malgré un aparté livré trop rapidement pour que le public en capte la pleine portée — débit sans doute dû à la nervosité de la première —, campe une protagoniste émouvante et crédible dans sa complexité.

L’auditoire ressent à travers elle la profonde et exponentielle déconvenue qu’elle éprouve lorsque son meilleur ami, Tom (Karl Bobanovits), heurté par l’intérêt qu’elle démontre envers le ténébreux Kosmas (Gabriel Samson I), multiplie les médisances à son sujet. Et l’amère désillusion que lui inflige la communauté de personnes marginales à laquelle elle appartient (qui vit au jour le jour, dans la précarité, imbibée d’alcool et de drogues, mais animée de la satisfaction de ne céder en rien aux diktats du capitalisme) qui adhère sans hésiter et avec véhémence au récit la désignant comme une abjecte scélérate, quelqu’un que l’on se plaît, tous genres confondus (misogynie internalisée oblige), à abhorrer. L’isolement de Sacha, en ces terres quasi arctiques, sera si complet qu’elle sera contrainte de partager le toit d’un homme dont elle redoute — avec raison — la violence sexuelle.

L’empathie du public sera également sollicitée lors des échanges entre Sacha et Luna, la chienne-louve de Tom dont elle s’est seule acquittée des soins et qui lui sera pourtant enlevée par ses anciens camarades dans le seul but de la faire souffrir, sans égard pour le bien-être de la bête, qui subira de surcroît un traitement cruel. L’animal est incarné par une magnifique, colossale et expressive marionnette réalisée par Ève-Lyne Dallaire, habilement manipulée par Catherine De Léan. De quoi déconstruire le mythe selon lequel la marionnette ne trouve sa place que dans le théâtre jeunesse ou encore dans la comédie.

S’ajoute aussi à la beauté de la proposition scénique la musique (par moments hypnotique) élaborée par Antoine Berthiaume en collaboration avec le groupe Cadmium. La scénographie conçue par Ariane Sauvé et largement ponctuée des accessoires rassemblés par Charlotte Castel se révèle polyvalente, imageant réalistement, notamment, tantôt un bar, tantôt un gymnase. Elle peine toutefois à véritablement évoquer, malgré quelques sommets représentés en deux dimensions, l’immensité et la nature sauvage du Yukon. Peut-être que le portrait de la déréliction de Sacha, cernée par la violence psychologique et physique, en aurait gagné en acuité, mais l’on ne saurait pour autant remettre en question la puissance du récit — sans parler de sa pertinence — qui nous est offert à travers cette adaptation sensible et sagace du roman de Pierrot.

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