«Atlas de la transparence»: la liberté cachée sous la pellicule du monde
Le rideau de pluie, le ciel opaque et la grisaille qui imposait son empire incarnaient ce jour-là une vilaine ironie. Le Devoir avait rendez-vous, dans un café de Rosemont–La Petite-Patrie, avec Sarah-Louise Pelletier-Morin, dans la foulée de la parution de son deuxième recueil de poésie : Atlas de la transparence.
Il a fallu d’abord secouer nos habits détrempés et retrouver la perméabilité de nos êtres, mais une fois bien assise, la poète voyait bien au-delà de l’ironie de cette journée sans horizon : « C’est difficile d’écrire sur la transparence, parce que c’est quelque chose qui est double. Chaque chose porte son contraire. » Une difficulté qui, de son propre aveu, ne s’oppose toutefois pas au plaisir. « Comme lectrice, les livres qui me fascinent parviennent à rassembler des éléments contradictoires. Je pense que la littérature a ce pouvoir-là : montrer deux facettes en même temps. »
C’est à Berlin qu’est né le projet, mais c’est un hasard. Plutôt, c’est l’écrivaine Ann Gaspe qui y est pour quelque chose. « Quand je l’ai rencontrée, j’ai eu l’impression qu’elle transportait quelque chose d’invisible. On en fait des rencontres comme ça, dans une vie : une personne qui a une sorte d’aura, on sent des choses autour d’elle. J’ai ressenti ça avec elle. J’ai eu envie de tirer le fil de la transparence et de ce qu’il y a dans l’invisible. »
Et c’est ainsi, dans les mots de la poète, que la transparence, peu à peu, est apparue jusqu’à devenir matière, sinon sujet de fascination.
Tu redeviendras transparence
Atlas de la transparence est une proposition audacieuse. L’autrice lauréate du prix Nelligan en a fait le propre constat en se relisant, une fois le livre devenu objet. « Je me suis dit : “Ouf ! Que c’est ambitieux !” Pas de façon présomptueuse, mais au sens où j’ai vraiment pris toutes les libertés que je voulais. En fait, faut le dire : j’ai vraiment eu du plaisir à l’écrire. Je me suis fait confiance. »
Elle a eu raison. Cette liberté traverse le recueil, si bien qu’on a parfois l’impression que le livre s’ouvre de toutes parts, débordant de sa rigidité formelle pour fouiller des territoires inexplorés. Déclinant le thème de la transparence en de nombreuses formes — poétique, historique, symbolique, existentielle, narrative et visuelle —, l’ouvrage se déploie sur un fil qui lui permet d’emprunter des chemins de traverse sans égarer le lecteur.
Tout surgit d’une apparition, d’une naissance. « J’avais envie d’explorer le fait que nous, comme humains, on a un corps qui est éphémère. On s’incarne, mais en fait, on vient de l’invisible, et ce passage-là, où on est tellement attachés au corps et à la matérialité, c’est vraiment juste un chemin vers la transparence. »
La narration se détache même de sa propre instance, délaissant le « je » pour un « tu », inversant le regard et libérant une parole qui prend alors de l’amplitude. La poète reconnaît là l’influence de Camille Readman Prud’homme, qui lui a ouvert le chemin vers une narration au « tu », même si d’autres velléités sous-tendent ce choix. « J’avais plus de poèmes prosaïques dans le premier recueil. Cette fois, j’avais pas envie de poèmes référentiels qui relataient ma vie. J’avais envie que ce soient presque des personnages. Y a tellement d’autofictions, j’essaie de me distinguer de cette tendance. »
La transparence réfléchissante
Sarah-Louise Pelletier-Morin joue avec la forme essayistique dans ses temps libres. Il ne faut donc pas s’étonner que sa poésie emprunte l’exploration et la recherche propres à l’essai. Sur ce sujet, son propos est rafraîchissant : « Je trouve qu’on a vraiment un préjugé à l’endroit de la poésie qui suggère que ce n’est pas un espace pour la pensée. Je trouve, au contraire, que c’est un lieu extraordinaire pour le savoir, pour réfléchir à des concepts et à des idées. J’avais envie d’aller là et je prends cette liberté-là. Je pense que la poésie peut dire quelque chose du monde. »
C’est mue par cette curiosité fascinée qu’elle a décortiqué et considéré la transparence. Cette matière qui, bien qu’invisible, parvient à transformer ce qui est. Elle donne en exemple la façon dont « un vêtement transparent agit sur un corps » ou comment une vitrine transforme la façon dont on perçoit les objets qui se trouvent derrière.
Notre envoûtement pour ce qui se traverse est séculaire. Elle cite l’iconographie chrétienne et ses « vitraux qui renvoient à Dieu, aux figures divines. À cette présence / absence ». Elle-même entretient l’enchantement depuis ses premiers pas, se souvenant d’une enfance peuplée « de spectres, de bulles, de superstitions et d’amis imaginaires ».
Un sentiment qu’elle a pu ranimer au cours de ses recherches, en se glissant dans d’anciens mythes étiologiques. « Les présocratiques et leurs explications non scientifiques du monde, c’est d’une poésie ! Pour moi, la poésie, c’est ça : retrouver le monde dans sa nudité. Presque dans le hors langage. Pour que les choses apparaissent de nouveau. Je repense souvent à cette phrase de Marie Uguay : “Descendre vers les choses.” Voir les plantes, une fenêtre, les phénomènes en se mettant à leur hauteur, sans a priori ni explications scientifiques. Essayer de revoir le monde comme pour la première fois. » Voilà comment Sarah-Louise Pelletier-Morin parvient à offrir des contours à la transparence.
Transformer l’apparence
Cet enchantement, larvé dans le recueil, se concrétise dans un épilogue, « Le sentiment poétique », où, en quelques pages, la poète met en mots sa posture poétique. Un appendice jouissif qui offre un éclairage pénétrant sur le recueil, mais dont la portée va bien au-delà, ainsi qu’en témoigne cette réflexion : « La poésie ne répare pas le monde. Elle ne le rend pas plus vrai. Elle déplace seulement notre regard jusqu’à ce que les choses les plus connues redeviennent un peu étrangères. » La poésie, écrit-elle encore, nous « rend à cette inquiétude première », afin d’ouvrir « dans la pensée une chambre supplémentaire ».
C’est bien ce qu’il nous reste de cette traversée : un sentiment renouvelé de notre expérience au monde. Il faudrait encore citer le texte. « J’écris depuis cette place instable : entre le savoir et l’enfance perdue, entre la vitre et l’éblouissement, entre l’éclipse et la clarté. J’écris pour rouvrir un peu les contours du monde. Pour que l’air, l’eau, la pierre, le verre, le ciel cessent un instant d’être des choses expliquées. »
Voilà comment Sarah-Louise Pelletier-Morin nous invite à redescendre sur les choses : en permettant le jaillissement d’une poésie oubliée, et le débroussaillage, peut-être, d’un chemin encore invisible, voire transparent, qui mènerait à l’avenir du monde.
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