À Ottawa, le Parlement a un pourfendeur en chef du wokisme: Jamil Jivani
Jamil Jivani a déjà eu plusieurs vies. D’adolescent tenté par une vie criminelle à universitaire proche de l’actuel vice-président américain, il a survécu à un cancer pour devenir un politicien investi d’une mission : abolir les politiques de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI).
« Je me suis mis à appeler ça du “racisme libéral”, parce que je crois que c’est du racisme, mais drapé de quelque chose de progressiste ou de libéral, alors que ce ne l’est pas », laisse tomber l’élu conservateur.
Il n’a pas peur de se lancer dans la mêlée des guerres culturelles, dit-il, même si le terme a mauvaise presse. Il croit de toute façon que même les jeunes progressistes se rallieront à sa cause, celle qui est « du bon côté de l’histoire ».
Jamil Jivani a reçu Le Devoir dans son bureau d’Ottawa pour une rare entrevue de 40 minutes sur une vaste gamme de sujets. Il n’a esquivé aucune question. Sa parole est calme ; son propos, réfléchi, même s’il admet utiliser des formules « de gros bon sens » dans l’unique but d’attirer l’attention. Quitte à heurter des sensibilités au passage.
« J’aurais aimé avoir cette conversation en français. J’y travaille », lance-t-il au moment où il se place devant une affiche se moquant de l’ex-chef néodémocrate Jagmeet « Sellout » Singh. « Ce que j’aime du Québec, c’est cette tradition de parler de sujets tels que l’identité et l’immigration, ce que le reste du Canada a parfois du mal à faire. Je crois qu’il y a une richesse dans le débat au Québec. »
Le teint olive, sans un cheveu sur la tête, l’homme qui fête ses 39 ans cette semaine fait partie d’une minorité visible, selon la définition communément admise. Il assure toutefois qu’il n’existe rien de plus offensant que d’abaisser les exigences pour donner un coup de pouce aux minorités historiquement désavantagées, celles-là mêmes qui peuplent les quartiers de la grande région de Toronto qu’il représente au Parlement. Il est intarissable sur les périls que fait courir la progression du wokisme en Occident.
« Je vis tellement de racisme de la part de libéraux quand je parle de ce sujet. Des gens m’apostrophent dans la rue, me crient en plein visage : “Vous n’appuyez pas la diversité !” Pardon, mais vous ne pouvez pas me faire la morale. Ce n’est pas parce que j’ai cette apparence que je dois penser comme vous », s’emballe-t-il.
Un analphabète devenu intellectuel
Jamil Jivani met volontiers en scène son parcours de vie rocambolesque pour expliquer où il va. Il confie au Devoir son projet d’adolescence de s’acheter une arme à feu pour impressionner ses mauvaises fréquentations. Il contemplait une carrière criminelle quand il a échoué à l’important examen de compétences linguistiques de l’Ontario, dans ce qui correspond à la quatrième année du secondaire au Québec. « Ils m’ont dit que je ne pouvais pas lire et écrire, vous savez. »
Centrale à son récit est l’absence de son père, un Kényan. Son décrochage scolaire n’a pu être évité que par les efforts surhumains de sa mère célibataire d’origine écossaise. Heureusement, puisque sa vie a connu une tournure étonnante, lui qui a vu sa persévérance le conduire jusqu’à la prestigieuse Université Yale, aux États-Unis, où il a été boursier.
C’est là qu’il s’est lié d’amitié avec un certain J.D. Vance, rencontré pendant la journée d’accueil lors de laquelle il a bu du vin pour la première fois de sa vie. Il reste proche de son ami, devenu colistier, puis vice-président de Donald Trump. Il a déjà rencontré sa mère et « adore » sa jeune famille, mais limite ses critiques au sujet de ses politiques (voir notre autre texte).
L’absence du père est un thème qui revient dans sa carrière de chroniqueur au National Post et dans un livre qu’il a consacré à expliquer l’attrait des jeunes hommes pour les causes radicales. Autrefois sympathisant libéral, il s’est mis à s’intéresser aux bienfaits de la famille traditionnelle. « C’est ce qui m’a rendu conservateur », dit-il.
S’il ne craint pas d’être traîné dans la boue pour ses idées, c’est parce qu’il a vu la mort de près : il a célébré cette année les deux ans de sa guérison d’un lymphome non hodgkinien qui lui a fracturé la colonne vertébrale. De quoi changer sa vision de la vie. « Je crois que je suis béni de Dieu, d’être tombé sévèrement malade à un jeune âge. On m’a diagnostiqué un cancer de stade 4 quand j’avais 30 ans… ouais. »
Rivaliser avec Pierre Poilievre
Jamil Jivani n’est pas n’importe quel conservateur. Élu lors d’une élection partielle en 2024 dans la circonscription devenue Bowmanville-Oshawa North, il est l’une des principales voix de la frange la plus à droite du Parti conservateur du Canada, voire un « rival idéologique » du chef Pierre Poilievre, estime Frédéric Boily, professeur de science politique à l’Université de l’Alberta.
« Jivani critique l’approche des conservateurs qui s’approchent trop du centre », analyse ce spécialiste du mouvement conservateur. Pour preuve, ses critiques envers le premier ministre conservateur ontarien, Doug Ford, qui serait « un problème pour le Canada », a-t-il lancé le soir de sa réélection en 2025.
Son chef, Pierre Poilievre, n’a pas été ravi de l’entendre dénoncer en début d’année auprès du média hyperconservateur américain Breitbart News « les petites crises antiaméricaines » du Canada face à Trump. M. Jivani ne figure pas sur la liste des 83 élus de confiance du chef nommés au sein de son cabinet fantôme, sur un caucus de 137 conservateurs.
« Je pense qu’il veut faire partie de la liste des remplaçants à Pierre Poilievre », avance la politologue Geneviève Tellier, de l’Université d’Ottawa.
Le principal intéressé n’a pas mentionné par son nom Pierre Poilievre au cours de l’entrevue, et n’a pas écarté d’emblée l’idée de devenir chef un jour. « Je prends ça une bataille à la fois. Je veux que mon parti représente les vrais principes conservateurs, et je suis heureux du chef qu’on a maintenant. »
Entre-temps, il suit des cours de français et a effectué un séjour d’immersion à La Pocatière, dans le Bas-Saint-Laurent.
Sa position dans le parti lui permet de mener ses propres projets, comme d’organiser des rencontres partisanes cet automne sur le thème d’un supposé « racisme libéral ». Ou encore d’effectuer sa tournée des campus, intitulée Restaurer le Nord, qui suscite invariablement de vifs débats, bientôt immortalisés sur ses médias sociaux.
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