Steven Guilbeault invite le fédéral à cesser de «financer la destruction de la nature»
S’il veut respecter ses engagements à protéger la biodiversité, le gouvernement Carney doit s’attaquer au soutien financier massif qu’il accorde à l’industrie des énergies fossiles, affirme l’ancien ministre de l’Environnement Steven Guilbeault en entrevue au Devoir. La réduction de ce financement de la « destruction de la nature » est d’ailleurs un enjeu majeur des négociations qui se tiennent ces jours-ci à l’ONU pour faire progresser la protection de la vie sur Terre.
En tant que ministre de l’Environnement du Canada lors de la Conférence des Nations unies sur la biodiversité tenue à Montréal en 2022, Steven Guilbeault a été au cœur des négociations « difficiles » qui ont mené à la signature du premier accord mondial de protection de la biodiversité, le cadre Kunming-Montréal.
Une des « cibles » cruciales de cette entente prévoit une réduction d’au moins 500 milliards de dollars des subventions nuisibles à la biodiversité, qui dépassent les 2500 milliards de dollars par année. En tête de liste de celles-ci, on retrouve le soutien des États à l’industrie des énergies fossiles, qui est le principal moteur de la crise climatique, qui est elle-même extrêmement dommageable pour la vie sur notre planète.
Or, quatre ans après que les États ont pris l’engagement de s’attaquer à ce problème, « il y a eu peu ou pas de progrès », constate Steven Guilbeault, en soulignant que les négociations impliquant un recul de l’omniprésence des énergies fossiles demeurent très difficiles.
À la lumière de l’échec annoncé de la cible de réduction des subventions à l’horizon 2030, le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a affirmé vendredi dernier que « subventionner les énergies fossiles revient à subventionner le suicide ». Dans un discours prononcé à quelques jours du début de la conférence de l’ONU sur la biodiversité (COP17), il a du même souffle rappelé que « pour chaque dollar investi dans la protection de la nature, 30 dollars sont consacrés à sa destruction ».
Steven Guilbeault déplore d’ailleurs le manque de volonté du gouvernement Carney de réduire le soutien financier public à l’industrie pétrolière et gazière, malgré les engagements qui ont été pris et répétés au fil des ans. « Le Canada avait présenté en 2023 un cadre pour éliminer les subventions aux combustibles fossiles. Nous étions le seul pays du G20 à l’avoir fait. Mais depuis ce temps, le cadre en question a un peu pris le bord et il n’y a pas de suivi sur cette question. »
Selon les calculs de l’organisme Environmental Defence, plus de 85 milliards de dollars ont été accordés à l’industrie la plus polluante au pays entre 2020 et 2025. M. Guilbeault, qui se souvient bien de la « résistance » face à la volonté du fédéral de s’attaquer aux subventions offertes au secteur, affirme que ces fonds devraient être utilisés autrement. « Cette élimination est importante pour cesser de financer la destruction de la nature, mais aussi pour libérer des fonds qui peuvent être investis dans la conservation. C’est important de mettre l’accent sur cette question. »
Est-ce que le Canada fait fi de ses engagements en faveur de la protection de la vie sur Terre en soutenant sans réserve l’industrie du pétrole et du gaz ? « Un des facteurs qui va le plus contribuer à la perte de biodiversité, ce sont les changements climatiques. Ces deux choses sont très liées », souligne-t-il.
M. Guilbeault rappelle du même souffle que sa démission en tant que ministre et député découle des multiples reculs climatiques du gouvernement Carney, dont la promesse de construire un nouveau pipeline pour les pétrolières des sables bitumineux. Cette infrastructure, qui sera financée en bonne partie par le gouvernement, devrait coûter entre 35 et 45 milliards de dollars. Cette facture s’ajoute aux 35 milliards de dollars pour l’expansion du pipeline Trans Mountain.
Risque judiciaire
Steven Guilbeault estime toutefois que, même si la question climatique a été reléguée loin sur la liste des priorités d’Ottawa, la protection de la nature semble toujours bien présente à l’esprit du gouvernement Carney. Dans ce contexte, il rappelle que la préservation des milieux naturels a une valeur pour le Canada. « Une étude récente réalisée par Parcs Canada a démontré que la valeur des services écosystémiques des aires protégées dépasse 370 milliards de dollars par année », précise-t-il.
Le Canada a pris l’engagement de protéger 30 % de ses milieux naturels terrestres et marins à l’horizon 2030. Pour le moment, ce taux atteint 14 % pour les espaces terrestres et 16 % pour les milieux marins. La protection est notamment essentielle pour assurer la pérennité de territoires qui constituent des habitats pour les nombreuses espèces menacées par l’activité humaine. Le Canada a accepté, avec le cadre Kunming-Montréal, de travailler à freiner leur déclin.
Le gouvernement Carney a pourtant choisi, avec la Loi visant à bâtir le Canada, qui découle du projet de loi C-5, de se donner le droit de contourner la Loi sur les espèces en péril pour autoriser des projets industriels.
Cette loi est contestée devant les tribunaux et Steven Guilbeault estime que le fédéral pourrait bien perdre cette bataille juridique. « Sans présumer de la décision, je vois difficilement comment ce genre de chose pourra passer le test des tribunaux. Comme ministre, j’ai constaté que les tribunaux, et notamment la Cour suprême, peuvent conclure que les pouvoirs discrétionnaires peuvent être trop importants. Aussi, personne ne peut définir ce qu’est l’intérêt national. Je comprends l’importance de l’efficacité, mais on essaie d’aller trop vite. On risque de créer des problèmes. »
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