Minoritaire
Je vous sais occupé, pendant ces derniers jours de campagne, à convaincre les électeurs de vous donner une majorité de sièges, si courte soit-elle, lundi qui vient. Vous avez la lucidité de comprendre que ce n’est pas dans la poche. Que la perspective même de vous voir accéder pleinement aux commandes incite certains de vos électeurs potentiels à appuyer sur le frein, pour vous interdire d’y arriver.
Pourquoi ? Parce que « tokébakicitte ». Parce qu’il y a, depuis la création du Parti québécois, une relation d’adhésion-hésitation entre l’électorat et le projet du parti. On peut parler de malédiction. Le projet indépendantiste attire dans ce véhicule politique des têtes fortes, bien faites, compétentes, intègres, totalement animées par le projet de créer un nouveau pays. L’électorat les oblige à gouverner une province. Ils le font généralement fort bien, et nous ont offert certains des meilleurs gouvernements de notre histoire. Mais cette habitude qu’a prise l’électorat d’élire des péquistes en les empêchant de réaliser la raison première de leur engagement en politique suscite, disons, un certain degré de frustration.
Je n’ai aucun doute que vous ayez une très bonne idée de ce que vous comptez faire si vous êtes majoritaire. Votre équipe de transition est solide. Mais les scénarios de gouvernement minoritaire n’ont pas, j’en suis certain, occupé vos pensées. Toujours prompt à rendre service, je vous soumets quelques pistes pour débroussailler ce terrain, au cas où.
Vous serez face à trois groupes politiques, soit, par ordre d’importance, les libéraux, les conservateurs, les solidaires. Peu probable que les caquistes soient suffisamment nombreux pour compter, à moins que vous ne soyez à une voix près. Il y a un scénario où Bernard Drainville serait le seul élu caquiste. Est-il « PSPP-compatible » ? Ce n’est pas impossible.
Mais il est probable que votre minorité soit assez forte pour que l’ajout des seuls solidaires, ou des seuls conservateurs, vous donne une majorité ponctuelle, selon les dossiers.
Éducation. Ici, vous n’aurez pas le choix. Libéraux et conservateurs sont des dogmatiques du financement public de l’éducation privée. Vous ne pourrez vous appuyer que sur Québec solidaire (QS) pour faire une grande réforme, et il demandera (comme le veulent vos militants) l’intégration du privé dans un réseau commun, selon le canevas proposé par École ensemble. Le libre choix restera, mais, comme en Ontario, au coût réel. Pensez à votre calendrier. Cette grande réforme doit être menée au pas de charge, comme pendant la Révolution tranquille. Les « états généraux » doivent avoir lieu dès janvier, un projet de loi être adopté avant juin, pour une mise en œuvre de la réforme et de la nouvelle carte scolaire pour la rentrée 2028. L’année suivante, vous avez un référendum.
Scrutin proportionnel. C’est un piège. Lorsque vos tout nouveaux députés des régions se rendront compte que cela signifie que leur territoire va doubler de grandeur, ils auront exactement la même réaction que les députés de René Lévesque, de Bernard Landry, de Jean Charest et de François Legault. C’est invivable, inapplicable. Le scrutin proportionnel mixte peut être optimal sur papier ou dans des contrées plus petites et densément peuplées, mais il s’échoue dans l’immensité de la géographie québécoise.
Appuyez-vous sur les libéraux pour réaliser une réforme plus pragmatique, soit instaurer le scrutin préférentiel. Il garantirait que chaque député est voulu par un minimum de 50 % de ses électeurs (qui auront indiqué des candidats de deuxième et de troisième rang), ce qui renforcerait la légitimité des élus et du gouvernement. Appuyez-vous ensuite sur les conservateurs et les solidaires pour changer la loi de l’Assemblée nationale et répartir les budgets et les droits de parole en fonction du suffrage obtenu, et non du nombre de sièges.
Faites aussi en sorte qu’un parti qui a obtenu plus de 10 % des voix, mais aucune circonscription, se voie accorder d’office un siège, le 128e. En 2022, cela aurait été le Parti conservateur du Québec ; cette fois, cela pourrait être la Coalition avenir Québec. Tout cela serait un grand progrès et vous éviterait un psychodrame dans votre caucus.
Budget. Aucun parti d’opposition ne voudra vous appuyer dans vos choix, jugés par les uns trop mesquins, par d’autres pas assez sévères. Vous pouvez forcer le jeu et voir si, en février ou mars prochains, suffisamment de membres de l’opposition auront des besoins urinaires pressants au moment du vote, mais ce serait rater une occasion en or. Intégrez suffisamment des excellentes propositions fiscales de QS afin d’obtenir à la fois son appui et des revenus supplémentaires suffisants pour qu’on ne sombre pas dans l’austérité. Cela ne vous empêchera pas d’essayer d’obtenir les gains d’efficacité que vous pensez générer. Si ça marche, tant mieux.
Santé. Les conservateurs vous suivront pour abolir Santé Québec, mais ce serait au prix de voir fleurir le privé dans tout le réseau. Alors c’est non. Il faudra négocier avec les libéraux et les solidaires pour trouver une réforme commune qui décentralise le système comme vous le souhaitez et qui renforce la première ligne. Envoyez une délégation transpartisane en Alberta et en Nouvelle-Zélande pour voir comment elles s’y sont prises pour décentraliser. N’invitez ni Gaétan Barrette ni Christian Dubé.
Monarchie. Vous n’avez même pas besoin de loi pour définancer et désinviter la lieutenante-gouverneure. Une loi vous permettrait de changer son intitulé en « officier de l’État » ou « signataire des lois », mais est-il vraiment judicieux, pour un indépendantiste, d’effacer le caractère monarchique de ce que l’on veut combattre ? Avant que le mandat de la titulaire actuelle se termine, normalement en janvier 2029, rien ne vous empêchera de faire voter une motion en faveur d’un candidat de votre choix, qui mettra Ottawa au défi. Ma suggestion : un ancien parlementaire très apprécié à Ottawa, Gilles Duceppe ! Et si vous souhaitez un moment de vérité avec Ottawa sur la question du régime, mieux vaut attendre l’approche du référendum, non ?
Référendum. Le cœur du problème. Tant que l’appui à la souveraineté restera en deçà de 40 %, personne ne viendra à votre rescousse. En haut de 40 %, cela dépendra. Je prévois que l’intransigeance des militants de QS empêchera leur caucus de vous donner son appui à moins que vous n’acceptiez leur inapplicable proposition d’assemblée constituante. Les conservateurs pourraient réclamer plutôt un référendum sur des pouvoirs du Québec. Une fois que Trump aura quitté la scène, vous pourriez aussi décider de faire retourner la population aux urnes pour obtenir le mandat de procéder. Mais comme « tokébakicitte », ce serait risqué.
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