Au Giec, entre technologies et sobriété, des jeux d’influence

Les pressions qui s’exercent sur le Giec, en particulier sur le groupe III, ne débouchent pas nécessairement sur un conflit d’intérêts. Le légitime jeu d’influence entre science et politique s’exerce de plusieurs manières. Il est encadré par le respect de l’équilibre des points vue. Dernière partie de notre série consacrée au groupe d’experts, réuni cette semaine en Ethiopie.
Dans le très stratégique groupe III du Groupe d'experts intergouvernemental pour le climat (Giec) qui étudie les solutions pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre, on trouve un chercheur ouvertement affilié à l’Université chinoise du pétrole qui forme des ingénieurs à l’industrie pétrolière et à la pétrochimie. Un autre porte l’étiquette de l’Agence nationale de la recherche d’Australie. Il est à la pointe de l’exploration depuis vingt ans des technologies de captage et de stockage de carbone (Carbon Capture and Storage, CCS) et d’élimination du CO2 de l’air (Carbon Dioxyde Removal, CDR) sur lesquelles mises cet Etat du Commonwealth ultra-carboné. L’expert, qui a dirigé le plus vaste programme national de développement et déploiement du CDR, est auteur principal dans le chapitre consacré à cette géo-ingénierie largement dissensuelle. Une autre spécialiste de l’environnement travaille pour l’association des entreprises pour le développement durable d’un pays latino-américain...
Où s’arrête l’expertise universitaire indépendante et où commence la promotion d’une technique ou d’une orientation politique ou économique via un point de vue scientifique légitime ?
Le nombre et la place hiérarchique
C’est ici que réside, après les conflits d’intérêts ou le manque de transparence, un autre écueil inhérent au Giec : l’équilibre des points de vue au sein des groupes scientifiques. La balance des influences en quelque sorte. « Il est important que toutes les sensibilités soient représentées dans les chapitres, rappelle l’ancien membre Jean Jouzel. A la fin on doit parvenir à un rapport par consensus. C’est ça la force du Giec. »
Sa politique de conflits d’intérêts exige que « les expertises et points de vue » soient « contre-balancés ».
Le nombre d’auteurs liés aux intérêts de l’industrie pétrolière saoudienne, mis au jour par l’enquête du consortium de médias européens mi-septembre, a surpris les connaisseurs du Giec. « Je n’ai pas vu, dans les réponses du Giec [à l’enquête de médias européens qui a révélé cette surreprésentation], comment ces points de vue sont contre-balancés actuellement, remarque de son côté la spécialiste Kari De Pryck. Le Giec devrait être en mesure de garantir qu’il y a un nombre aussi important de chercheurs qui travaillent sur le renouvelable, le nucléaire, la sobriété ou la décroissance... Mais où sont les dix chercheurs qui travaillent sur la sobriété dans le groupe III ? »
L’historien des sciences et techniques Jean-Baptiste Fressoz est l’auteur d’un article de recherche sur le groupe III du Giec, paru il y a un an. « Le groupe de travail III du GIEC a toujours compté beaucoup plus d'experts affiliés aux entreprises du secteur des énergies fossiles qu'à celui des énergies renouvelables », y affirme-t-il.
Outre le nombre, l’influence s’exerce aussi par le niveau hiérarchique des experts.
Des auteurs principaux coordinateurs (CLA) supervisent le travail d'un chapitre. C’est le poste le plus stratégique selon Yamina Saheb, qui fut auteure dans le groupe III pour le rapport 6 (2022) : « Ce sont eux qui donnent la direction à prendre. » Ils participent aussi à l’élaboration du résumé des rapports, le document de quelques dizaines de pages, le plus important et « grand public », celui que liront les décideurs politiques et économiques.
Pour cette raison, « avoir un auteur coordinateur qui vient d'Aramco me semble très problématique », appuie un ancien cadre du Giec, en référence au chercheur Mustafa Babiker, qui travaille ouvertement pour l’entreprise Saudi Aramco, premier pétrolier et pollueur au monde. « Mon souvenir, c’est qu’il avait fait le travail scientifique, tempère Valérie Masson-Delmotte (co-présidente du groupe 1, 2015-2023) qui avait supervisé le « rapport spécial 1.5°C » auquel ce scientifique avait participé. Il avait d’ailleurs contribué à un encadré sur les enjeux de développement durable qui mettait l’accent sur les enjeux de transition juste dans les pays du Golfe, dont l’économie dépend des énergies fossiles et dont les enjeux de décarbonation sont une réalité. C’est important d’intégrer ces enjeux-là quand on veut une évaluation à vocation universelle. »
Au-dessus de ces coordinateurs, les vice-présidents de groupe peuvent davantage « peser sur le fonctionnement du Giec, sur les sélections, sur le cadrage des rapports, dans toutes les réunions de bureau. L’influence se joue beaucoup à ce moment-là », confirme la chercheuse française.
D’autant plus quand cette personne est aussi membre de la délégation diplomatique de son pays et participe aux négociations. « Il ne faudrait pas que les membres du bureau puissent siéger dans les équipes de négociateurs de leurs pays dans le cadre des COP », reprend Mme Masson-Delmotte. C’est le cas de la vice-présidente saoudienne du groupe III Malak Al-Nouri, conseillère principale au ministère de l’Energie du royaume - « qui est particulièrement brillante », glisse la scientifique.
La place des technologies de captage et stockage de carbone
Les onze auteurs liés au royaume pétrolier épinglés par l’enquête sont orientés vers les technologies, bas-carbone mais aussi CCS et CDR. Ces dernières sont les solutions promues par le secteur hydrocarbure qui y voit une porte de sortie pour poursuivre l’exploitation des combustibles. La technologie CDR, la plus polémique, inclut deux variantes : les Bioénergies avec captage et stockage de dioxyde de carbone (BECCS), qui visent à planter du végétal, brûler cette biomasse pour générer de l’énergie puis capter et enfouir le CO2 émis : le processus aura retiré du CO2, ce sont les « émissions négatives ». Autre tech : le captage direct dans l’air (DACCS) vise à aspirer le CO2 présent dans l’atmosphère, où il très dilué, puis à le stocker dans la roche terrestre.
Elles sont très controversées pour leur faible potentiel et donc leur inopérance à grande échelle. Comme l’a montré l’échec de l’expérience islandaise Climeworks : l’usine émettait plus de CO2 qu’elle n’en retirait de l’atmosphère. Les techno-solutionnistes y voient un échec temporaire propre à l’exploration scientifique ; les détracteurs rappellent de leur côté que « ça fait vingt ans qu’on en parle », sans succès, et mettent en avant les coûts économiques, les conséquences sociales et environnementales catastrophiques. Pour la BECCS, par exemple, il faudrait déforester de grandes surfaces pour y mettre de la monoculture destinée à être calcinée, au détriment de terres agricoles et des communautés locales.
Les mises en garde envers ce techno-solutionnisme ne manquent pas. Celle du Conseil consultatif scientifique des académies européennes, en 2018, résume : « La promesse de technologies de captage du CO₂ rentables est politiquement plus attrayante que la mise en œuvre immédiate de politiques d’atténuation rapides et ambitieuses. Placer des attentes irréalistes en ces technologies pourrait avoir des conséquences irréversiblement néfastes pour les générations futures. »
L’influence du langage
Pourtant, elles sont parvenues à s’incruster comme une condition sine qua non dans les scénarios du Giec, qui fondent à leur tour les politiques publiques des Etats pour atteindre l’objectif de neutralité carbone.
Pour l’historien Jean-Baptiste Fressoz, « l’histoire du captage et du stockage du carbone est marquée par des imbrications institutionnelles (…) où la validation scientifique et le soutien politique se sont mutuellement renforcés », explique-t-il dans son article sur le groupe III.
Celui-ci revêt, affirme-t-il, un « biais technocentrique ». Biais qu’il démontre en comptabilisant, dans les rapports successifs du Giec, les occurrences du champ lexical de la technologie d’une part. Résultat : une « domination écrasante » des termes liés aux solutions technologiques par rapport à ceux des changements de comportement (régimes alimentaires, modes de vie…). Dans l’AR6 figurent par exemple 1667 occurrences du mot « innovations », 2111 fois « technologie », contre 232 « sobriété ». De même, le directeur au CNRS voit aussi « l’influence du langage par l’industrie », dans « ce bel oxymore des « émissions négatives » », qui n’a pas vraiment de sens scientifique…
« La première et principale raison de cette technophilie climatique, expliquait-il, est que les universités, les instituts de recherche (…) privilégient la nouveauté, l'« innovation ». De ce fait, les innovations technologiques bénéficient d'une attention disproportionnée dans la littérature scientifique par rapport à leur pertinence économique ou à leur efficacité avérée en matière de réduction des émissions. Par exemple, la recherche sur l'hydrogène et son rôle potentiel dans la décarbonation de l'industrie et des transports reçoit des financements nettement supérieurs à ceux consacrés aux stratégies fondées sur la sobriété. »
Evaluer de manière rigoureuse
Dans le 7e rapport en préparation, ces technologies occuperont le 15e chapitre. Mais avant lui, dès l’an prochain, le Giec leur aura consacré un « rapport méthodologique ». « Une telle place pour ces technologies, c’est inédit et ça pose question », la politologue de l’université de Genève et spécialiste du Giec Kari De Pryck.
Depuis 2005, « le Giec a normalisé cette question de la séquestration et l’élimination du carbone. J’ai observé ces dernières années une tendance à vouloir mettre beaucoup plus en avant le potentiel de ces technologies que leurs risques, même si ceux-ci seront présents dans le prochain rapport. C’est préoccupant de voir que l’on continue à mettre autant d’attention sur des technologies qui ne fonctionnent pas. Car pendant ce temps, on ne pense pas sérieusement à la nécessité de sortir des énergies fossiles. »
Valérie Masson-Delmotte le dit avec son prisme scientifique : « Le moment est vraiment important pour évaluer de manière rigoureuse la plausibilité des scénarios qui ont un très fort recours à ces techniques. L’industrie fossile les promeut partout, la réalité de la mise en œuvre est limitée et il faut avoir une évaluation carrée, avec des experts les plus indépendants possibles qui permettent d’avoir un regard critique. Si ce n’est pas fait dans le cadre du Giec, où est-ce que ce sera fait ? Des pays liés aux énergies fossiles vont arriver avec leurs propres experts qui vont les faire miroiter. L’illusion de pouvoir y recourir affecte aussi la motivation à décarboner. »
Le rôle des modèles
Si la place de la géo-ingénierie occupe une place aussi importante, ce n’est pas seulement par l’influence de l’industrie fossile. Elle aussi due aux rôle-clé des « modélisateurs ».
Cette communauté scientifique travaille dans les labos de IIASA en Autriche, PBL aux Pays-Bas, Stanford aux Etats-Unis ou UCL en Angleterre. Elle produit les scénarios d’atténuation du Giec qui déterminent si on peut limiter le réchauffement climatique à 1.5°C ou revenir à ce seuil lorsqu’il sera dépassé, comme l’a acté l’ONU le 2 septembre dernier dans le rapport du Programme pour l’environnement (PNUE). C’est le scénario de l’« overshoot », ou « dépassement » qui prévoit désormais d’atteindre un pic à +1,8°C avant de redescendre.
Comment ? Par le recours à ces technologies qui permettent des « émissions négatives ». De fait, l’ONU semble aussi acter que « l’élimination du dioxyde de carbone (CDR) constituerait un élément essentiel de cette combinaison de solutions, sous réserve d’une gouvernance rigoureuse ».
« Le groupe III du Giec a joué un rôle crucial dans la légitimation de la BECCS », écrit encore l’historien spécialisé dans l’histoire des techniques. Dès les années 2000, ces modélisateurs « ont commencé à utiliser la BECCS dans des modèles d'évaluation intégré. Cela a permis (…) de construire des trajectoires d'émissions permettant d'atteindre l'objectif de 2 °C, puis de 1,5 °C, tout en autorisant un dépassement temporaire au cours du XXIe siècle. »
« Il n’y a jamais eu de scénarios à 1.5°C sans CDR », résume à sa manière Yamina Saheb. Très peu, même si les excès de l’AR5 (104 scénarios sur 114 y recouraient) ont été corrigés dans le suivant.
La lenteur de l’action climatique mondiale ajoutée à l’objectif de réchauffement 1,5°C de l’Accord de Paris pourraient finir d’imposer le recours à ces technologies. Sauf à imaginer un monde à plus de 2°C de réchauffement…
On doit à Yamina Saheb, ingénieure en bâtiment, l’introduction du mot « sobriété » dans le 6e rapport. Ce levier d’action n’y figurait pas jusque-là, faute de littérature scientifique suffisante. « Pour avoir porté la question de la sobriété, j’ai subi beaucoup de pressions. On avait reçu des commentaires négatifs des Etats-Unis sur l’usage de ce terme. Jusqu’à la dernière minute, le président du groupe III [Jim Skea, actuel président du Giec] a essayé de l’enlever du résumé pour décideurs. » En vain.
Le Laboratoire mondial de la sobriété qu’elle a lancé depuis ne pèse pas lourd face aux dollars des start-up de la tech, soutenues par les entreprises d’hydrocarbures, des Etats-Unis à l’Australie, en passant par la Norvège.
Entretemps, des entreprises n’attendent pas la loi pour des entreprendre des projets. Ces derniers éclosent de manière spéculative dans l’espoir de construire des filières lucratives. Le même procédé adopté par l’entreprise canadienne The Metals Company pour exploiter les grands fonds marins au mépris des mises en garde scientifiques.
Technophiles, compagnies fossiles, modélisateurs… Mis bout à bout, cela pèse dans la balance du Giec. Kari de Pryck : « On a tendance à penser que si on trouve la bonne technologie ou la bonne approche économique, les bons instruments, cette transition va miraculeusement s’accomplir. Mais si on a tant de mal à la mettre en place, c’est aussi en raison de barrières politiques, sociales, culturelles très importantes. Les sciences sociales sont là, mais elles ont une place un peu plus marginale. » Elle conclut : « Parler de sobriété, de faire moins, ça n’enthousiasme personne. Le Giec n’est que le reflet de ce que la société et les politiques veulent. »
A l’ordre du jour de la réunion d’Addis-Abeba cette semaine : le rôle de l’IA dans le processus Giec.
Première partie : Au Giec, le cadeau empoisonné du pétrole malaisien à une co-présidente
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