Ottawa voit l’IA comme « une occasion » d’augmenter la production de gaz

Le gouvernement canadien de Mark Carney voit un potentiel de symbiose économique entre le gaz naturel, qui répond à l'immense besoin d’énergie de l’intelligence artificielle (IA), et l’IA, qui stimulera, à son tour, la production de gaz naturel, surtout en Alberta. C’est ce que montrent des documents rendus publics grâce à la Loi sur l’accès à l’information.
L’un de ces documents est une note du Conseil privé, datée de 2025. Le greffier du Conseil privé, Michael Sabia, est le plus haut fonctionnaire fédéral et appuie le premier ministre.
Une grande partie du document est caviardée, mais la note interne indique que les investissements dans les centres de données au Canada sont une occasion de dynamiser l’activité économique
et de stimuler le développement de nouvelles ressources énergétiques nettes
et le développement de marchés pour l’énergie canadienne
.
Des mégachantiers de grands centres de données sont en cours dans plusieurs provinces canadiennes et l'Alberta est, de loin, la province qui espère accueillir le plus de projets, soit une centaine.
Le gouvernement albertain vise 100 milliards de dollars d’investissements dans les centres de données en cinq ans.

Un gigacentre de données de Meta avec une centrale électrique au gaz naturel doit voir le jour à cet endroit, au nord-est d'Edmonton.
Photo : Radio-Canada / Nathan Gross / CBC
L'attrait des ressources énergétiques du Canada
En Alberta, l'ensemble des projets envisagés nécessiterait plus de 12 000 mégawatts d'électricité, soit l'équivalent de la consommation de toute la province.
Les industriels de l'IA sont attirés par les ressources énergétiques, le climat et la proximité au marché américain du Canada
, lit-on dans la note.
Contrairement à des provinces comme le Québec ou la Colombie-Britannique, qui produisent de l'électricité de source renouvelable, 85 % des mégawatts produits en Alberta viennent des énergies fossiles, surtout du gaz.
Outre le développement de nouvelles ressources énergétiques nettes, le Canada a tout intérêt, tant sur le plan économique que de l’innovation, à voir se développer la capacité nationale en matière de centres de données dédiés à l’IA.

Le greffier du Conseil privé et secrétaire du Cabinet du gouvernement du Canada, Michael Sabia
Photo : Radio-Canada / Felix Desroches
Dans un autre document de 2025 destiné au sous-secrétaire du Cabinet en matière d'Intelligence artificielle, au Bureau du Conseil privé, on lit que les investisseurs du secteur privé et les pouvoirs publics agiss[e]nt de toute urgence
dans le développement de l'IA.
La fiche d'information, caviardée en partie, met la table pour une rencontre avec le greffier Michael Sabia au sujet de la compagnie TC Energy, qui exploite de nombreux gazoducs en Alberta.
La situation du marché dérégulé de l’électricité de l’Alberta y est présentée comme particulièrement attrayante pour l'investissement en énergie
.
Un objectif « discret »
Clairement, le gouvernement fédéral considère que l’IA fait partie d’une stratégie de croissance axée sur les énergies fossiles
, affirme le responsable de la campagne Climat-Énergie à Greenpeace Canada, Louis Couillard.
Il déplore que cette vision n'ait pas été mise de l’avant aussi clairement par Ottawa sur la place publique.
Quand le gouvernement Carney a déposé sa stratégie nationale en matière d’intelligence artificielle, il a présenté publiquement toutes sortes d’avantages que l’IA peut avoir pour le Canada. Mais de manière un peu plus discrète, ils ont identifié un autre avantage au développement massif de l’IA : la création de nouveaux marchés pour les producteurs canadiens de gaz naturel
, dit-il, en entrevue avec Radio-Canada.

Louis Couillard, responsable de la campagne Climat-Énergie à Greenpeace Canada
Photo : Radio-Canada / Jean-Michel Cotnoir
Louis Couillard voit une convergence des intérêts entre Ottawa, l’Alberta et l’industrie pétrolière et gazière
.
Dans sa stratégie nationale en matière d’intelligence artificielle, le gouvernement Carney mise entre autres sur une transition vers l’énergie propre, sur le développement des infrastructures électriques. Mais le gaz naturel n’est pas explicitement nommé.
Questionné par Radio-Canada, le Bureau du premier ministre nous a redirigés vers le ministère de l’Innovation, des Sciences et de Développement économique Canada (ISDE), qui n’a pas répondu à cette question. Cela dit, ISDE ne nie pas le lien entre les centres de données et la stimulation de marchés énergétiques.
Le ministère souligne toutefois que, selon la stratégie nationale, le développement de centres de données d’IA doit être géré de manière responsable
, compte tenu de la demande accrue de systèmes énergétiques et des répercussions environnementales potentielles
.
Par courriel, une porte-parole indique que le Canada est bien placé pour répondre à la demande de développement de centres de données grâce à un portefeuille énergétique diversifié. Plus de 80 % de l’électricité du Canada provient déjà de sources non émettrices et renouvelables, l’hydroélectricité et l’énergie nucléaire, qui assurent une production de base fiable.

Le centre de données YTO 40 de Microsoft est en cours de construction à Etobicoke, près de Toronto.
Photo : Radio-Canada / Patrick Morrell
L’Alberta à l'avant-plan
Dans sa réponse par courriel, ISDE indique que l’emplacement, la construction et la réglementation des centres de données, ainsi que les décisions concernant la production d’électricité et les sources d’énergie utilisées pour fournir de l’électricité, relèvent principalement de la compétence des provinces et des territoires
.
Dans les documents obtenus par Greenpeace, une liste des projets proposés met de l’avant cinq projets en Alberta. Ils seraient tous alimentés en gaz naturel.
Le développement de l’IA, pour l’Alberta, c’est une opportunité d’affaires pour l’industrie pétrolière et gazière
, affirme Louis Couillard. Selon lui, les deux industries vont de pair, main dans la main
.
Dans la fiche d'information concernant TC Energy, on évoque aussi des conclusions de représentants du ministère fédéral des Ressources naturelles : Les réponses du fédéral aux potentielles propositions devront équilibrer la volonté du fédéral d’atteindre zéro émission nette et les désirs de la province d’attirer des investissements et de stimuler la croissance économique.
Au mois de septembre, CBC rapportait que le cabinet de la première ministre albertaine, Danielle Smith, avait été mis en garde quant aux risques que l'industrie des centres de données délaisse l’Alberta (nouvelle fenêtre) si elle n’arrivait pas à sécuriser un approvisionnement en gaz naturel.

Une pompe à balancier extrait du pétrole et du gaz d'un puits, avec un champ de canola en arrière-plan, près de Cremona, en Alberta, le mardi 15 juillet 2025.
Photo : La Presse canadienne / Jeff McIntosh
Greenpeace demande un moratoire
Greenpeace Canada ne demande pas seulement au gouvernement fédéral d'alimenter les centres de données avec de l’énergie renouvelable
, mais aussi d’imposer un moratoire
sur le développement des mégacentres, le temps de vérifier leurs impacts sur l’environnement et sur les communautés qui habitent à proximité.
Est-ce que c'est un train à grande vitesse qu'on essaye de bloquer présentement? Parfois, j'ai l'impression que oui. [...] Il faut stopper le développement à outrance le temps qu'on s'assure que ça n'affecte pas la transition énergétique.
Le lien entre le développement des centres de données et la croissance de la production gazière comme le présente le gouvernement fédéral est également perçu comme un recul par Johanne Whitmore, chercheuse principale à la Chaire de gestion du secteur de l'énergie à HEC Montréal.
Sacrifier les gains de la transition énergétique pour développer les centres de données serait un non-sens, dit-elle. L’essor de l’IA ne devrait pas se faire au détriment du climat.
Présenter cette industrie comme un moteur du secteur gazier relève d’une amnésie collective. Cela risque surtout d’ancrer davantage notre économie dans le carbone et de renforcer la dépendance aux énergies fossiles
, ajoute-t-elle.
De son côté, ISDE nous rappelle par écrit que le gouvernement a présenté en septembre des principes liés au développement des centres de données, dont celui de réduire au minimum leur consommation d’eau et leurs répercussions environnementales
.
ISDE nous écrit que le Canada et l’Alberta maintiennent leur engagement à atteindre la carboneutralité d’ici 2050
. Et leurs moyens d'y parvenir : la tarification du carbone industriel et l’électrification propre
.
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