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Saturday, September 12, 2026

"Quand on est enseignant, des corps maltraités, on en voit beaucoup", témoigne la prof de philosophie Claire Marin

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Pascal Claude : Vous écrivez "Tout commence par une peau maternelle à l'intérieur de laquelle la nôtre se façonne et croie, se réchauffe et se rassure". La peau nous colle donc à la peau depuis les commencements ?

Claire Marin : Oui, on commence dans la peau d'une femme qui pourra devenir notre mère. Et dans ce contact extrêmement intime, on commence collés. Et après, on apprend à se décoller ou à choisir les êtres auxquels on se colle. Mais on est d'abord dans cette proximité si forte que le nourrisson, au début de son existence, ne distingue pas son corps de celui de sa mère.

C'est le peau à peau avec la mère, le peau à peau de l'enfance que nous cherchons à retrouver sans cesse une fois devenu adulte ?

Oui, cela dépend de l'histoire qu'on a eue avec ceux qui nous ont pris dans leurs bras. Il y a aussi des mères qui sont maltraitantes, mais dans le meilleur des cas, si on a été bien pris dans les bras, on peut dire qu'on essaye de retrouver quelque chose de ce contact, cette chaleur, cette communication tacite. Parce qu'être dans les bras de quelqu'un, c'est aussi lui permettre de comprendre des choses de nous à partir de simples sensations, de la vitesse de nos battements de cœur, de nos mains chaudes ou froides, de la manière dont on tressaille.

Le philosophe François Dagognet que vous mentionnez dans votre nouveau livre parlait de "peau-cerveau". Vous reprendriez l’expression ?

Oui, ce qui m'intéressait, c’était de voir à quel point la peau est un organe incroyable, puisqu'il recouvre notre corps tout entier, au point qu'on oublie que c'est un organe qui est très étroitement connecté à la fois à ce qui est très viscéral et ce qui est pour nous plus relié au travail de l'intellect. Donc, en ce sens, c'est un organe fascinant. La peau va être l'écran de projection des émotions. Elle va se manifester avant même que ça arrive à ma conscience réflexive, ce que je ressens, ce que je crains. Et parfois même, le temps que je mets à comprendre ce que ma peau manifeste, peut être décalé de plusieurs années par rapport à l'expression cutanée de cette souffrance.

Dès l'ouverture du livre, vous nous invitez à revenir au corps. Pourquoi est-il temps, en 2026, de revenir au corps précisément ?

Parce qu'une partie de notre vie se dématérialise. Et dans cette dématérialisation, il y a une distance entre les corps, mais peut-être une distance entre le sujet et sa sensibilité, sa corporalité, c'est-à-dire presque le fondement de sa propre identité. Donc il y a une espèce de division intérieure ou d'écart, de rapport au corps distancié qui me paraît un peu inquiétant.

Est-ce que c’est à partir du corps, à partir de la peau, que nous pourrions repenser aujourd'hui le corps social, le collectif ?

Oui, ce qui a déjà été fait par d'autres penseurs avant. Jean-Luc Nancy avait écrit un texte qui avait le très beau titre de La peau fragile du monde. Il y a quelque chose de l'ordre d'une corporité commune ou d'un corps partagé dans lequel il faut aussi inclure tout ce qui est de l'ordre de l'existence des autres vivants et de l'environnement en général. On voit bien que sous une canicule, on est tous pris dans une même peau qui souffre de cette chaleur, qui transpire, qui défaille parce qu'elle est déshydratée. On est obligé d’y penser dans une certaine urgence.

On fait comment aujourd'hui pour faire corps avec les autres ?

Peut-être que dans un premier temps, on privilégie la présence. Il y a tout un effort de dialogue à faire, là où l'époque est plutôt dans la communication d'informations brèves, sans développement, sans approfondissement. Il faut une forme de lenteur, ce qui est le paradoxe d'une situation qui demande une réaction urgente, là où le développement, l'approfondissement et la patience permettront de trouver des réponses vraiment efficaces.

"Nous sommes pleinement nous-mêmes, non pas dans la distinction et l'isolement, mais dans les liens, les nouages" écrivez-vous. L'individualisme, la solitude, ce sont en quelque sorte les cases-prisons de l'être humain ?

Je pense que oui. Je crois qu'on a vraiment besoin les uns des autres pour se nourrir, grandir, traverser les épreuves, accepter de changer de place, de vieillir. Il me semble qu'être privée de cette part de sociabilité, c'est se réduire, se rétrécir, être appauvrie et amputée de ce qui fait aussi toute la joie de cette existence. Quelque chose n'est joyeux que si je peux le partager, quelque chose n'est réjouissant que si d'autres en bénéficient autant que moi.

Il y a des gestes qui, de l'extérieur, peuvent paraître relativement innocents et qui vont être vécus, dans l'histoire de la personne qui les subit, comme une extrême violence.

Vous formulez une question décisive dans votre livre : "À quel moment est-ce qu'on passe de l'étreinte à la violence ?" Où est la frontière ?

C'est toute la difficulté des problématiques du consentement. C'est de savoir à quel moment la force devient de la violence. Qu’il y ait de la violence entre les corps, ça existe de manière très normée dans certains arts martiaux. Mais dans les situations de désir ou de rapport sexuel, le moment où on est capable de dire que quelque chose devient non plus une étreinte, mais une menace, une menace vitale, ou tout simplement une transgression du sentiment d'intégrité, c’est très complexe. Il faut avoir l'occasion et les mots pour le dire, être capable de dire. Et cette question de la formulation du consentement, elle tient toujours aussi face à elle la question du ressenti. Et il y a des gestes qui, de l'extérieur, peuvent paraître relativement innocents et qui vont être vécus, dans l'histoire de la personne qui les subit, comme une extrême violence.

"Nous vivons dans la nécessité et le risque de l'étreinte", écrivez-vous. C'est donc un risque à prendre, malgré tout ?

Oui, parce qu'il y a toujours la possibilité que celui qui m'étreint m'étreigne trop fort jusqu'à me blesser. Mais c'est évidemment un risque à prendre parce que c'est aussi dans l'étreinte que se manifeste le plus pleinement la joie d'être avec quelqu'un, l'amour qu'on éprouve pour cette personne. Donc on ne peut pas se passer des étreintes.

Qu'est-ce qu'on devient sans étreinte ?

Je pense qu'on fane. On rétrécit, on devient tout rabougri.

Les corps qui ont déjà été salis, envahis, défaits, apparemment vous seriez en mesure de les repérer. D'où vient ce savoir ?

Alors ce savoir, heureusement et malheureusement, il est aujourd'hui très partagé dans d'excellents textes, souvent d'autrices mais aussi d'auteurs qui témoignent ou qui écrivent sur ces violences-là. Donc d'une certaine manière, je n'ai fait que leur emprunter une espèce de typologie de la violence. Et puis après, il y a juste l’expérience. Quand on est enseignant, des corps maltraités, on en voit beaucoup tout au long de sa carrière. Et on finit par être peut-être plus sensible ou plus attentif à certains signes de cette maltraitance.

L'actualité, la situation environnementale, tous ces éléments sont très irritants, brûlants, agressifs et peut-être qu'il faut tisser des nouvelles peaux pour affronter ces nouvelles agressions qui viennent de l'extérieur.

"Il y a des métiers qu'on ne fait pas par hasard. On revient sur les lieux du crime, on retourne aux endroits où quelque chose reste à réparer dans notre histoire, aux endroits où l'on a été soi-même réparé, où l'on aurait souhaité l'être". C’est ce que vous écrivez. Qu'est-ce que vous cherchez à soigner, à réparer, en fréquentant les salles de classe ou quand vous écrivez ce livre ?

On le sait, l'école peut être d'une très grande violence car elle reproduit consciemment ou inconsciemment des inégalités. Et évidemment, c'est quelque chose que j'ai vu et que je continue à voir. Et peut-être que j'ai eu l'impression de subir à certains moments de ma propre scolarité. Mais c'est aussi, je crois, l'endroit où on peut précisément réparer ces injustices. Je continue à le croire, peut-être naïvement, mais il me faut cet espoir pour continuer à enseigner. Je pense qu'il peut y avoir aussi dans l'enseignement un support fort de réparation car il accompagne une autonomie, une connaissance de soi et une affirmation de soi dans le meilleur des cas.

Enseigner, c'est soigner ?

Ça n'est pas la fonction première, mais dans certains cas, aider à grandir, à se déployer, procurer des armes intellectuelles, c'est une manière de contrer un certain nombre d'humiliations. Donc, donner les moyens de répondre à l'avenir face à tout ce qui peut être agressif.

Aujourd'hui, vos étudiants, vous les voyez mal dans leur peau ?

Certains sont mal dans leur peau. Je crois que l'actualité, la situation environnementale, tous ces éléments sont très irritants, très brûlants, très agressifs. Et effectivement, peut-être qu'il faut tisser des nouvelles peaux pour affronter ces nouvelles agressions qui viennent de l'extérieur, qu'elles soient politiques ou autres.

Je crois qu'il y a une langue de la souffrance qui est vraiment une langue qu'on ne peut se parler qu'à soi-même, dans sa propre tête.

Vous écrivez "Toute souffrance est épreuve de la solitude". Il n'y a donc pas du partageable dans la souffrance ?  

Je crois qu'elle a tellement de mal à se dire qu'elle ne peut pas être transmise dans son intensité et sa singularité. Je crois qu'il y a une langue de la souffrance qui est vraiment une langue qu'on ne peut se parler qu'à soi-même, dans sa propre tête. Réussir à transformer cette langue de douleur en une langue qui parle à d'autres, c'est heureusement ce que réussissent à faire certains écrivains ou poètes. On a des textes incroyables. Mais pour la plupart d'entre nous, réussir à partager sa souffrance est difficile à cause de cette question de langue commune qui nous manque. Mais aussi parce que la souffrance que j'exprime fait souffrir l'autre. Elle fait souffrir l'autre de son impuissance, elle l'inquiète.

Et l'empathie, qu'est-ce qu'elle peut dans ce contexte ?

Il y a une question qui se pose aujourd'hui, c'est jusqu'à quel point on peut supporter la souffrance des autres et donc être capable de leur venir en aide ? Quand les sources de souffrance se démultiplient sur tous les plans ou quand les agressions sont quotidiennes, on peut se demander comment tiennent par exemple les soignants ou les pompiers. Jusqu'à quel point je suis capable de supporter des situations d'extrême souffrance physique, psychique, que j'observe ou que je subis ?

Qui devrait prendre le relais ?

Il faut soigner les soignants. Je pense qu'il y a quelque chose qui est de l'ordre de l'institution et de la structure. Peut-être qu'il faut limiter le temps d'exposition à des situations extrêmes. Il y a aussi des conditions matérielles qui font que la dose de souffrance qu'on prend à la figure, elle devient totalement insupportable. Donc il y a une responsabilité de l'institution, une responsabilité politique très très claire.

► Retrouvez l’intégralité de l’entretien de Claire Marin en podcast ci-dessus ou via le player ci-dessous.

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