États-Unis: les géants de l'IA sortent le chéquier pour influencer les élections de mi-mandat
Des acteurs incontournables de l'intelligence artificielle, parmi lesquels OpenAI et A16Z, ont créé un fonds d'investissement destiné à soutenir ou déstabiliser les candidats au Congrès américain lors de l'élection de mi-mandat du 3 novembre. Avec 140 millions de dollars à leur disposition, les géants de la Tech, largement favorable à Donald Trump, espèrent modeler une Chambre des représentants à leur image. Une stratégie dénoncée par certains acteurs du secteur.
Les géants de la « tech » comptent peser dans les élections américaines de mi-mandat de novembre 2026, et ils le font savoir. Le 25 août 2025, une coalition d’entreprises spécialisées dans l’intelligence artificielle (IA) lançait en grande pompe Leading the Future, un « Super-PAC » ou comité d’action politique – à savoir un fonds d’investissement éphémère où individus et sociétés peuvent verser de l’argent, et ce de façon illimitée, pour soutenir un candidat dans la perspective d’un scrutin.
Depuis sa création il y a un an, près de 140 millions de dollars ont été investis dans Leading the Future (LTF), parmi lesquels 25 millions ont été dépensés dans les différentes primaires qui départagent les candidats des différents camps. « La mission de LTF est de maintenir le leadership mondial des États-Unis dans le domaine de l’IA en promouvant un programme politique clair et ambitieux aux niveaux fédéral et étatique et en se positionnant comme le centre névralgique politique et stratégique de l'industrie », développait le communiqué d’août 2025. Dans le sillage d’un Donald Trump réticent à réguler le secteur – il le confirmait encore le 7 septembre en déclarant « laissez régner les data » - les ténors de l’IA souhaitent inonder les bancs du Congrès américains avec des députés, républicains comme démocrates, rattachés à leur cause ou qu’ils auraient amadoué.
Dans un mémo diffusé le 8 septembre, un conglomérat d’acteurs politiques et professionnels des nouvelles technologies favorables à la régulation de l’IA, réunis sous la bannière de la Guardrails Alliance, détaille la stratégie mis en place par LTF. « Leading the Future finance à la fois une entité proche des démocrates, Think Big, et une entité proche des républicains, American Mission, afin qu'elles dépensent des fonds tant lors des primaires démocrates que lors des primaires républicaines », développe le rapport.
Une stratégie déjà éprouvée
Des soutiens qui se sont déjà manifestés de différentes manières sur le terrain. Dans une enquête du New York Times datées de mars dernier, Chris Gober, ancien collaborateur d’Elon Musk et candidat à la Chambre des représentants au Texas, s’est contenté d’écrire quelques lignes sur son site internet pour s’attirer les faveurs dudit comité d’action politique pro-IA. Résultat, avec 750 000 dollars de soutien pour le compte d’une campagne remportée haut la main, cet avocat est en pole position pour les élections de novembre. Une victoire célébrée sur le compte X (anciennement Twitter) du FLT, qui s’est targué de « former la relève des champions de l’IA au Congrès pour les décennies à venir ».
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D’après le New York Times, les géants de l’IA s’inspirent ici d’une méthode éprouvée par le passé, et notamment du secteur des « cryptomonnaies en 2024, qui a dépensé sans compter lors des primaires et de l'élection générale pour les deux partis ». Quand des fonds étaient alloués à certains alliés, d’autres servaient à l’inverse à discréditer les candidats qui ne partageaient par leur point de vue. Si la candidate californienne Katie Porter en avait été la victime lors de la campagne pour les sénatoriales de 2024, un homme politique a plus récemment fait les frais de cette stratégie.
À New York, les personnes derrière LTF ont dépensé près de huit millions de dollars en annonces publicitaires, sondages et cabinets de conseils pour ternir l’image du rédacteur d’un projet de loi sur la régulation de l’IA, Alex Bores. Selon les données de la Commission fédérale des élections (FEC), publiques et consultées par RFI, les deux organes créés versent la plupart de leurs fonds à une entreprise nommée Lantern Production Consultants LLC. La société, créée à la fin du mois d’octobre 2025 – soit le même mois que FLT – et qui ne dispose d’aucune vitrine sur internet, rend des services en tous genres, de la rédaction de sondage à la production médiatique. Qu’importe les moyens, dans les autres États, les 36 candidats soutenus, par des sommes allant de 100 000 à 1,14 millions dollars, l’ont tous remporté, sauf un, en Caroline du Nord.
L'« Étoile noire » entre les mains de pro-Trump
À la manœuvre se trouvent des noms bien connus de la Silicon Valley. C’est le cas de Greg Brockman, président de la société OpenAI à l’origine de ChatGPT qui, dans un poste sur X le 1er janvier avait annoncé que « cette année, ma femme Anna et moi avons commencé à nous engager politiquement, notamment par le biais de dons politiques, afin de manifester notre soutien aux mesures qui favorisent l'innovation américaine et un dialogue constructif entre le gouvernement et le secteur technologique ». À eux deux, ils ont investi cinquante millions de dollars. Ou encore Marc Andreessen et Benjamin Horowitz, fervents soutien de Donald Trump et co-fondateur de A16Z, qui ont versé 50 millions de dollars, et dont la compagnie a également fait don de 50 millions de dollars. Des fonds maniés d’une main de maître par Zac Moffatt and Josh Vlasto, appartenant respectivement aux camps républicain et démocrate et ayant écumé de longues années les couloirs des institutions du pouvoir.
Face à LFT, que le magazine Politico compare à l’« Étoile noire », arme ultime de la saga Star Wars, d’autres comités d’action publique ont été activés par des acteurs de l’IA. Un second nommé Public First Action est soutenu par Anthropic, qui s’est imposé avec Claude. À l’heure où la gronde grandit contre l’installation des data centers dans le pays, l’entreprise californienne montée par des transfuges d’OpenAI plaide pour une réglementation plus stricte de leurs technologies. En juillet, la fuite d’agents IA de leur milieu avait creusé le fossé entre les partisans de la régulation et ceux du laisser-aller décomplexé justifié par la course contre la montre engagée contre la Chine.
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« Il existe une guerre commerciale entre toutes ces sociétés », constate Alexandre Kateb, économiste et fondateur de Multipolarity AI, société spécialisée dans l’anticipation des risques grâce à l’IA. L’industrie étant émergente, il leur est donc nécessaire de peser de tout leur poids sur les décisions publiques dont les députés sont les artisans. « Et donc elles ont besoins d’influencer les décideurs publics à tous les niveaux, ce qui fait que les budgets de lobbying vont être de plus en plus important », prédit-il auprès de RFI.
Pour tenter de renverser la vapeur, les membres de la Guardrails Alliance – en référence aux garde-fous qui visent à détecter un comportement inhabituel chez une IA – ont également tenté de lever des fonds et de se constituer en « Super-PAC ». « Notre conviction fondamentale est que les citoyens ont encore le pouvoir d’empêcher cette prise de contrôle autocratique de l’administration Trump et du secteur technologique », confiait au New York Times l’une des co-fondatrices, Shaunna Thomas, engagée à l’aile gauche des Démocrates.
Tant bien que mal, les opposants aux géants de la tech ont épaulé l’élu new-yorkais Alex Bores, lui faisant don de 250 000 dollars. Un échec. Qui pourrait d’ailleurs se reproduire. Avec 740 000 dollars dans le portefeuille – principalement issus de dons d’acteurs de la Tech identifiés par RFI, Shaunna Thomas et sa comparse activiste Lea Hunt-Hendrix, qui ont respectivement versé 1 000 et 25 000 dollars, souhaitent à terme lever 15 millions de dollars pour ce cycle électoral. Soit dix fois moins que Leading the Future.
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