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Saturday, October 24, 2026

Minorité dangereuse

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Le texte qui suit est entrecoupé d’une quantité importante de dérapages populistes. Je pense qu’il est important de vous donner une idée du volume. Parce que c’est justement dans le volume de messages, en plus de leur contenu, que l’on peut calculer le danger.

« Son geste prémédité est de la propagande pro-palestinienne. » / « Ce geste me répugne. Assez, c’est assez de nous prendre pour des innocents. La gentillesse, c’est terminé. » / « Contre l’immigration de masse. » / « Une terroriste n’a pas sa place dans notre société. »

Je vous ai sélectionné une collection de commentaires publiés sous la pétition « Demander la démission de Ruba Ghazal », publiée sur Change.org. Mon but ici n’est pas de montrer un échantillon « représentatif » de l’ensemble des commentaires ou des intentions du pétitionnaire. Mais de nous mettre en face, concrètement, du déplacement de la fenêtre d’Overton. Autrement dit, de ce que les gens se permettent d’exprimer tout en étant sûrs que ce qu’ils expriment est exprimable.

« J’espère qu’elle et son parti vont être interdits de plaider. » / « Elle peut décrisser. » / « Démissionne. Le Québec ne doit pas devenir le paradis des supporters de terroristes. » / « Dehors les chiens, pas de médaille. »

Remarquons ici qu’il s’agit de demander la démission d’une députée qui vient tout juste d’être élue en fonction de notre processus démocratique. Il ne s’agit pas, par exemple, de demander à un ministre d’être démis de ses fonctions et de revenir à un simple poste de député.

« Le keffieh est le symbole que portent fièrement les émeutiers et les assassins terroristes à travers le monde, est-il maintenant accepté à l’Assemblée nationale du Québec ? Il est temps d’agir en expulsant cette provocatrice insouciante. »

Il y a, derrière beaucoup de commentaires, une ignorance patente de ce qu’est le keffieh dans l’histoire de la Palestine. Beaucoup le confondent avec un symbole du Hamas, un symbole religieux ou même un symbole du terrorisme. Mais j’aimerais qu’on se concentre ici sur la violence des propos formulés.

« Dégage Ruba. Le Québec, c’est aux Québécois, c’est assez. Là, s’il faut se battre, crois-moi que ça va arriver. » / « Ça suffit de tout laisser faire à ceux qui ne veulent pas s’intégrer. Si elle ne voulait pas remercier le Canada, bien alors qu’elle vive ailleurs. » / « Signez, les Québécois, afin de mettre fin aux terroristes dans nos institutions et à nos frais ! » / « La gazelle ne fait pas partie du Québec ! » / « Si elle est malheureuse ici, qu’elle retourne dans son pays de marde. »

On a beaucoup parlé de la dureté de l’espace politique envers les élus, et particulièrement envers les femmes. Il est temps de prendre acte de la violence du discours autorisé envers les femmes racisées, dans ce cas-ci d’origine arabe. Il ne s’agit pas ici de se faire traiter de « conne » ou de « cruche ». On est complètement ailleurs sur le spectre de la déshumanisation.

« Retourne chez vous !!! » / « Elle est pro-Hamas. Des excuses ne suffisent pas quand on montre son vrai visage, le visage du terrorisme. » / « Le Québec ne doit pas devenir musulman, car c’est ce que les Arabes essaient de faire. » / « Décâlisse avec tes symboles. »

Il est aussi inutile de dire que la personne de Ruba Ghazal, indépendantiste, nous a déjà souvent parlé de sa fierté d’être Québécoise. Ce n’est pas le fait que Ghazal est un modèle « d’intégration » qui rend les commentaires absurdes. Ce sont les commentaires eux-mêmes qu’il faut comprendre comme un symptôme indiquant que quelque chose ne va pas du tout dans l’état du dialogue public. Il se dit des choses qui font passer les auteurs du code de vie d’Hérouxville pour des cosmopolites.

Je le spécifie parce que, sous la pétition, certains des commentaires qui reçoivent le plus d’attention sont rédigés par des personnes elles-mêmes immigrantes. Un exemple parmi d’autres : « Je suis d’origine africaine, mais j’ai été accueilli par le Québec. Le Québec n’est pas un état islamiste pour que des gens se permettent des écarts car ils ont des origines palestiniennes. On ne doit pas imposer notre culture aux autres, respectons le Québec. »

Or, lorsque de tels commentaires haineux entrent dans la fenêtre d’Overton québécoise, aucune démonstration personnelle de « bon immigrant » ne sauvera qui que ce soit de propos haineux. À preuve : Ruba Ghazal est elle-même une « bonne immigrante modèle », s’il en est. À preuve encore, d’autres commentaires, ironiquement intercalés entre les déclarations de « bons immigrants » : « Les immigrés au gouvernement, c’est non. Les immigrés au Québec, c’est non, tous dehors sans aucune exception. » / « Je savais. Juste avec son nom. »

Et ça, c’est ce qui est écrit sous la pétition même, où il y a quand même une forme de filtre. Je suis allée faire un tour sur X. « Déportation immédiate. De tous. Sans exception. » / « Ruba Gaza est une primitive. » / « Les Arabes ont le mensonge dans l’ADN. »

En réponse à une personne qui voulait apporter des nuances, un citoyen a répliqué : « T’es un criss de soumis qui accepte de voir Montréal passer d’une des plus belles villes du monde à une ville remplie de nègres sales, d’Arabes qui volent et violent et d’Indiens qui chient à terre comme dans leur pays de sous-race. »

Je ne suis pas restée plus que cinq minutes, j’en avais déjà vu assez.

Il y a une contre-pétition qui circule. Des gens sur les réseaux sociaux qui s’indignent de la première pétition. Et des commentaires sur la première pétition, qui ne vont pas aussi loin.

On dira que les commentaires ci-dessus représentent une « minorité bruyante ». On sera passé à côté de l’essentiel. Soit que lorsqu’un tel volume de commentaires dégradants visant un individu est rendu public en même temps, il y a nécessairement pire qui se partage sur des plateformes où l’on filtre moins ce qui peut être affiché, voire en privé.

Pour y faire face, vous avez besoin d’une équipe d’alliés qui va fouiller dans les poubelles d’Internet, qui restera sur X plus de cinq minutes, qui veillera dans les groupes d’extrême droite, en plus de lire vos courriels et vos spams, pour y détecter les menaces de violence physique, de viol et de mort. Ensuite, il faut voir quoi rapporter à la police. Après, il faut que la police y voie du sérieux. Il faut aussi que vous vous sortiez vous-même de la tentation de relativiser la violence dont vous faites l’objet, en vous disant que vous en avez vu d’autres — comme bien des femmes racisées dans l’espace public. Je parle bien sûr d’expérience.

On assiste depuis quelques jours à une mobilisation qui devrait être perçue non pas simplement comme une « polémique » autour d’un sujet « polarisant », mais comme une montée en direct d’une menace sécuritaire à l’intégrité physique d’une élue. Qui le comprend comme tel ?

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