«L’autre»: ce n’est pas parce qu’on rit...
Au vu de la séquence d’ouverture du film L’autre, qui montre dans le menu détail sanguinolent le remplacement d’un tibia par une prothèse en titane, on pourrait s’attendre à un thriller hospitalier, voire à un film d’horreur. Un détail, toutefois, fait mentir cet a priori : les commentaires débonnaires du corps médical qu’entend vaguement le patient, soudain à demi-conscient. Dès lors, la situation devient grinçante, à l’image de celles qui suivront. De fait, Alexandre Franchi a insufflé humour noir et grain de folie à une intrigue inspirée par sa propre hospitalisation traumatique. En compagnie de sa vedette Pierre-Yves Cardinal, le cinéaste s’est confié au Devoir.
Vraie vie ou pas, un intertitre annonce d’entrée de jeu : « Librement inspiré de faits réels, ce film est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé serait purement fortuite. »
« Ce sont les avocats qui nous ont demandé de mettre ça au début du film. Même mon père [dont le regretté Marc Messier joue une “version”] a dû signer une décharge », révèle Alexandre Franchi (The Last Hunt ; Happy Face).
« Toutes les erreurs médicales dans le film me sont arrivées. J’avais, comme Stan, le protagoniste du film, 50 % de chances de survie avec un cancer rare du cartilage osseux. Ça n’allait pas bien. Puis, ils ont amené un voisin de chambre : un jeune mec qui s’était fait shooter au shotgun dans les deux cuisses, dans NDG [Notre-Dame-de-Grâce]. J’ai compris qu’il s’était fait déplacer dans ma chambre parce qu’il avait peur pour sa vie dans sa précédente chambre, où il y avait d’autres blessés, qui, eux, étaient liés au gang qui l’avait shooté. »
Des visites, de jour, de policiers menant l’enquête, et, de nuit, d’amis voulant venger le blessé, s’ensuivirent.
« Et puis voilà qu’un médecin vient me voir et enlève le bandage sur ma greffe, bandage auquel il ne fallait surtout pas toucher à cause du risque d’infection et donc d’amputation. Je lui demande ce qu’il fait là, et il me dit qu’il va retirer les fragments de balle. Il a fallu que je lui explique que les fragments de balle, c’était le lit d’à côté. Des fois, on donnait à mon voisin un laxatif qui m’était destiné, car j’étais constipé après l’opération. Ou alors on me donnait un deuxième antibiotique qui était plutôt prescrit à mon voisin. »
Cela ne s’invente pas
Au bout de trois ou quatre jours, une préposée aux bénéficiaires fit remarquer au cinéaste que les numéros de lits avaient été intervertis, le « 2A » étant placé sous l’enseigne « 2B », et vice versa. Cela ne s’invente pas.
« À un moment, j’étais persuadé qu’on allait venir me shooter en me méprenant pour mon voisin. Ah, et on me donnait un médicament pour la pression artérielle élevée. Sauf que j’avais perdu tellement de sang que ça a plutôt fait baisser ma pression, alors je suis tombé dans les pommes pendant ma physiothérapie. Tout ça est arrivé. Et puis, j’ai eu une infection, et ils ont dû tout enlever, puis tout remettre […] Des gaffes médicales, j’en ai éliminé du scénario et au montage, parce qu’il y en avait trop pour un film. Même si c’était vrai, ça devenait invraisemblable. »
Un an et demi après être sorti de l’hôpital, Alexandre Franchi glissa sur une plaque de glace. Retour à l’hôpital.
« Je me suis retrouvé avec une vis dans le fémur, plus haut dans la jambe, jambe que je n’ai heureusement pas perdue. Une copine directrice photo, Claudine Sauvé, m’accompagnait, et je ne sais pas… autour de moi, rien n’avait l’air d’avoir changé depuis mon hospitalisation. On jasait et j’en suis venu à la conclusion que je devrais en faire un film, parce que la réalité dépassait tellement la fiction… Avec le recul, ça m’apparaissait tellement fucked up que c’en était drôle. »
Pas si héroïque
Alexandre Franchi mit plusieurs années à écrire L’autre, avec, ultimement, l’aide de Simon Lavoie (La petite fille qui aimait trop les allumettes ; Nulle trace), qui donna une structure au récit. Un récit au sein duquel Stan est un aspirant auteur (il gagne sa vie en publicité) qui s’intéresse à la figure du héros à travers les âges.
« Stan parle beaucoup de héros dans le film, mais dans les légendes et les récits occidentaux, le héros s’occupe de problèmes à l’extérieur de lui-même, note Alexandre Franchi. Il va sauver des villageois du méchant qui leur veut du mal. Mais, en réalité, le méchant, le dragon, il est généralement à l’intérieur de nous. Et c’est un peu ça, l’histoire du film. C’est comment, dans cette situation-là, Stan est confronté à son dragon, à ce qu’il a de laid en lui… »
À cet « autre » qui le nargue dans le miroir en lui renvoyant un reflet finalement assez peu héroïque.
« Quand l’humain est dans ses derniers retranchements et qu’il est à bout de ressources, il n’y a pas que ses bons côtés qui ressortent — à l’époque, je n’étais pas à mon meilleur, disons. Pour transcender ça, Stan doit se battre avec lui-même. Ici, c’est catalysé par la médication. »
Les hallucinations s’en mêlent, la réalité fout le camp… Censé être dans le coma, son voisin formule des menaces… Pourquoi personne ne croit Stan ?
« Je ne peux pas m’empêcher de mettre, outre de l’humour, des éléments de genre : thriller, horreur… J’aime le rythme que ça amène. »
Gros plan sur Pierre-Yves Cardinal
Double cinématographique d’Alexandre Franchi dans cette autofiction autocritique, Pierre-Yves Cardinal fut pris d’un léger vertige à la lecture du scénario, quoique le concept lui plût d’emblée.
« C’est essentiellement un huis clos, et ça, ça me tentait », explique la vedette de Tom à la ferme et de Simple comme Sylvain.
« Sauf que le personnage, c’est la nature de sa situation, passe une bonne partie du film couché. Comme acteur, tu ne peux pas t’empêcher de te demander comment tu vas faire pour garder le public captif pendant deux heures en étant presque tout le temps couché. Ça renvoie à la confiance en soi. Mais, évidemment, dans les faits, ça ne reposait pas juste sur mes épaules. J’avais autour de moi tous ces partenaires incroyables qui venaient dynamiser tout ça, énergiser tout ça. Et il y avait Alexandre et sa mise en scène : il ne s’est évidemment pas contenté de filmer ma face pendant deux heures. »
N’empêche, il y a de nombreux plans moyens et gros plans de Pierre-Yves Cardinal, forcément, puisqu’on entre dans sa tête et dans son délire.
« C’est sûr. Là, le défi consistait à moduler mes niveaux d’intensité de douleur ou de buzz, selon le cas. Il y avait une gradation : je ne devais pas me répéter d’une scène à l’autre. »
Lorsqu’on lui demande si la perspective d’incarner l’alter ego de son réalisateur s’accompagnait d’une certaine appréhension, Pierre-Yves Cardinal répond par la négative.
« Ça a été la première conversation que j’ai eue avec Alexandre : j’ai insisté pour qu’on parle tout de suite du personnage, de Stan, à la troisième personne. Pour instaurer une coupure, en commençant. »
Pas revanchard
Corollaire de ce détachement dont sut faire preuve Alexandre Franchi, son film n’est pas revanchard. Même que le cinéaste tint à faire lire son scénario à l’orthopédiste oncologue qui le traita jadis.
« C’est une sommité. Il a lu le scénario et a dit : “C’est de la fiction, c’est bien.” Il a aimé le film. C’était important, dans le rituel, d’avoir des gens qui ont participé au vrai truc ; c’était important pour moi parce que j’en garde un souvenir, j’en garde une connexion humaine. Là où le film est peut-être cinglant, ce n’est pas par rapport au personnel exténué, même si c’est raconté du point de vue du patient qui subit, mais par rapport au système de santé comme tel. En 2026, dans un pays riche, scolarisé, avec des ressources et où il n’y a pas de guerre, on n’arrive pas à faire fonctionner un hôpital ? C’est ridicule. »
Or, pour demeurer dans le ton du film, ce n’est pas parce qu’on rit que c’est drôle.
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