Le choix du peuple
Parmi les nombreuses variations possibles, il y a trois sortes d’écrivains qui retiennent mon attention : ceux qui affirment qu’ils écrivent avec leurs tripes, ceux qui privilégient leur cœur et les derniers, qui élisent leur esprit. Disons-le tout de suite, on ne commande pas si facilement les organes humains. En un mot : le romancier aura à se servir de son esprit, de son cœur et de ses tripes. Séparément ou tous ensemble, c’est selon le projet. Ma mère, elle, ne jette rien. Un jour, elle m’a surpris en train d’écrire un article pour Le Petit Samedi soir et, voyant que je biffais une phrase, elle m’a glissé avec son doux sourire : « Elle est jolie, ta phrase, garde-la pour un autre article. » Au lieu de lui répondre que ce n’est pas comme ça qu’on fait, j’ai mis de côté la phrase. Alors, quand un écrivain vient de cette zone du monde, il est déjà couvert des cicatrices de la vie. Et c’est ce qui lui permet de se tenir debout face à des revers difficiles. On se dit qu’on a déjà vécu pire, comme un tremblement de terre dans le cas de Thélyson Orélien.
Le droit à l’estime
Je trouve qu’il y a trop de tripes sur la table en ce moment pour en rajouter. Après mon dernier article, quelqu’un qui n’acceptait pas que je fasse ma chronique sur autre chose que le sujet qui nous brûle tous me l’a reproché. Je me disais que, s’il avait lu mon article plus attentivement, il aurait compris que j’en parlais à ma façon. Sans me dire son point de vue, il m’a reproché le mien. J’avais « fortement baissé » dans son estime, une estime dont j’entendais parler pour la première fois. Il ne m’en parle que quand elle a perdu quelques points à la Bourse de l’affection.
C’est incroyable comment les gens vous accordent et vous enlèvent leur estime à votre insu. Moi qui croyais avoir traité Thélyson Orélien avec rigueur. Voudrait-on que je prenne position au moindre changement dans le dossier ? Je crois que c’est le livre qu’il faut protéger. De plus en plus, on parle de l’acheter plutôt que de le lire. Thélyson est devenu, pour certains, un talisman.
Garder le feu
Orélien me fait aujourd’hui penser à Ovide, l’auteur de L’art d’aimer, et encore une fois, je ne parle ni de style ni de fond, mais de cette chute en plein vol. On m’a reproché (Le Courrier international) d’avoir glissé trop de grands noms (Tchekhov, Céline, Voltaire, Soljenitsyne) dans mon papier sur Orélien. Il s’agissait de relever certaines similitudes dans leur parcours. J’ai tout de même appris par l’éditeur Rodney Saint-Eloi qu’Orélien était un lecteur vorace. C’est déjà un indice que ce n’est pas IA qui a laissé ces traces de lecture, invisibles à l’œil nu, éparpillées le long du voyage de Jonas Dorléon. J’ose espérer que le goût des citations implicites ou explicites ne brouille pas le cerveau parfois ennuagé de l’IA.
Ce sujet est si miné qu’on doit regarder, à chaque pas, où on met les pieds. Ces regards aiguisés, qu’on sent sur sa nuque, donnent à peine une idée de ce que vit, aujourd’hui, un si jeune homme à son baptême de feu. À mon avis, rien ne justifie un tel hallali, d’autant plus qu’au même moment Trump dort du sommeil des justes. J’ai l’impression que notre époque, emportée par ses passions, ignore l’idée même de proportion.
Ainsi que la question de priorité qui devrait nous mener sur la route où ces drames sont relatés dans le livre de manière indiscutable cette fois. Ces horreurs sont rapportées par un auteur, Thélyson Orélien, qui a sûrement un parent, des voisins, quelques connaissances parmi ces centaines de milliers de gens qui continuent de traverser, l’œil rivé sur un horizon qui recule sans cesse, une grande partie d’un continent hérissé de dangers. Comment s’y est-on pris pour que le livre qui dénonce une telle tragédie devienne le cœur d’un scandale qui s’étire sur 12 000 kilomètres ? Cela donne une idée du niveau de notre indifférence. Négocions : et si chaque fois qu’on accusait Orélien, on s’arrangeait pour écrire un article dans le même journal afin de dénoncer cette catastrophe. Ce serait possible si chacun de ces chroniqueurs avait au moins un parent sur la route.
L’exil d’Ovide et la crucifixion d’Orélien
J’évoquais Ovide parce que l’empereur Auguste l’avait jeté en exil à cause de certaines indiscrétions. Il a peut-être vu des scènes lestes au palais impliquant l’impératrice Livie, un parent d’Ovide d’ailleurs. Je ne suis pas au fait des derniers potins qui circulent au Capitole. Tout ce que je sais, c’est qu’Ovide publie L’art d’aimer, un livre gorgé d’histoires de drague, et tout de suite Auguste l’expédie à Tomis, au bord de la mer Noire, où il mourra à 60 ans.
Ce qui m’a troublé dans cette histoire, c’est qu’Ovide a entrepris durant son exil d’écrire un livre, avec l’espoir qu’il serait si beau que l’empereur le ferait revenir à Rome. Ce livre qu’il écrit pour éblouir Auguste, c’est Les tristes, un recueil de poèmes où il demande pardon pour une faute qu’il a, dit-il, « commise à moitié ».
Voilà un écrivain puni parce qu’il a écrit un livre qui a déplu à l’empereur, et qui croit que seul un autre livre pourrait lui redonner sa place. Il n’y a qu’un livre pour en défendre un autre. C’est le drame d’Ovide qui nous a valu Les tristes, peut-être le premier vrai livre sur l’exil. Les lecteurs d’Ovide continuent à s’imaginer cet aristocrate romain dans cet exil un peu doré. Il ne manquait de rien là-bas, sauf de sa vie d’avant. Le drame d’Ovide a ému ce petit garçon de Petit-Goâve qui a communié avec le malheur du poète. Dites-moi qui communiera avec le malheur de ces Haïtiens si on entend effacer à tout prix toute trace d’un drame encore brûlant.
Tous les journaux sont mobilisés, et pas un seul n’annonce qu’il va envoyer des journalistes refaire la route empruntée par Jonas Dorléon. Vous pourrez emmener Thélyson Orélien avec vous. Vous avez des journalistes qui ont couvert toutes ces dernières guerres, alors qu’attendez-vous ? C’est un scoop. Pourquoi n’avez-vous pas encore couvert ce sujet en or (vous avez vu pour Orélien), je veux dire à la manière de Kessel ?
Le dos de l’Occident
Le prix Goncourt a commis une erreur. Comme on dit au foot, il a confondu vitesse et précipitation. James Noël a raison de dire qu’il fallait attendre la seconde sélection pour écarter Orélien. On aurait dû faire confiance au jury, toujours plus déterminé que son aîné, du Goncourt des lycéens, qui aurait parcouru le dossier avant de voter. À quoi bon avoir un jury si on pense qu’il n’est pas en mesure de prendre une décision ? Pour prévenir une erreur, Goncourt a commis une faute (cette conférence de presse).
Mais tout l’Occident n’a pas participé à cet hallali. Sûrement pas les nombreux lecteurs et lectrices de France et du Québec, auxquels il faut ajouter ceux de Belgique et de Suisse, qui continuent à acheter le livre. Qui a permis cette fulgurante ascension d’Orélien en le plaçant sur toutes les listes de prix, et surtout qui a acheté le livre avant le scandale et continue de l’acheter après, jusqu’à en faire un indétrônable best-seller ? Vous et quelques amis de la Caraïbe, bien sûr, mais massivement ces gens que vous accusez en ce moment du malheur d’Orélien, alors qu’ils tiennent le fort, malgré toutes les charges, depuis le début. On lit pour s’oxygéner l’esprit, et parce que c’est important de bien décrypter le monde dans lequel nous vivons.
Le peuple
Des fautes, beaucoup de gens en font à leur niveau et dans leur secteur. Quand ça arrive, les puissants n’entendent pas toujours les protestations venues d’en bas. Une fois sur dix, ils tendent l’oreille, sanctionnent et, souvent, ça tombe sur un pauvre type. Pour un gros poisson, il faut des années d’enquête parce qu’on sait que le coupable débarquera au tribunal avec un bataillon d’avocats, et finira par ronger les mailles du filet. Les Thélyson Orélien paient cash, et ne me dites pas que ce n’est pas vrai dans cette époque où l’on voit un Trump impuni agir de façon chaotique comme un dieu saoul qui rentre à trois heures du matin chez lui. À certains moments, j’avais l’impression que Thélyson avait commis un pire crime que Trump qui défend les assassinats d’ICE (ne pas oublier ce lien avec ICE dans cette tragédie). Cette injustice criante contre les migrants est le sujet du livre qu’on tente de cacher. Si l’IA était de gauche, on l’aurait su. On me répondra que l’IA n’est ni de gauche ni de droite. Faux.
Jonas est un des premiers spéléologues à pénétrer dans le ventre de la baleine. Ce parcours est original car, croyez-moi, s’il avait été fait auparavant, je l’aurais su. Orélien a peut-être piqué des fragments de phrases ou des passages entiers, je ne sais pas, mais pas la douleur des corps, pas l’agitation des esprits, pas les gémissements, pas les conversations à voix basse entre miséreux, pas l’inconfort d’un voyage de 12 000 kilomètres dans les pires conditions, pas la morgue des gardes-chiourmes sur les frontières, pas l’intolérable chaleur humide de la jungle, pas les négociations qui impliquent des sommes minables contre des vies précieuses, pas cet enfant et sa mère abandonnés au bord de la route, ce n’est pas dans l’IA, ça, puisque ce chemin vient d’être ouvert par ce jeune écrivain.
Donc d’où vient le 100 % ? Peut-être que ce Sang pour Sang provient des veines ouvertes de l’Amérique, comme l’a constaté l’indispensable écrivain uruguayen Eduardo Galeano. Alors, d’où vient cette nouvelle légitimité du livre ? De la foule de gens de toutes origines et de toutes classes sociales qui se sont reconnus dans C’était ça ou mourir, et ne voulaient pas renier ce sentiment pur. Cette jeune femme l’a exprimé, dans une librairie de Montréal, avec des mots simples : « Cette histoire m’intéresse. » On ne peut rien opposer à ça.
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