Une crise de sens
Les éditions Somme toute/Le Devoir publient ces jours-ci Ce que le monde méprise. Chroniques sur la mort de l’empathie et de l’ordre mondial, un recueil de chroniques de Maïka Sondarjee dont Joanne Liu signe la préface. Extrait de l’introduction.
La crise qui se constate dans notre portefeuille ne se limite pas à la montée des inégalités, à l’effritement de nos services publics ou à la perte de nos acquis sociaux : il s’agit aussi d’une crise de sens. L’imagination nous manque pour imaginer un monde meilleur, tous ensemble. Nous sommes en manque d’imaginaires sur qui nous pourrions être, là où nous pourrions aller, ce que nous pourrions créer ensemble. Une vision plus relationnelle ouvrirait la porte non seulement à un autre récit du « Nous », mais à des politiques publiques et internationales différentes. Chaque nation, chaque communauté se bâtit un « Nous » en s’imaginant faire partie d’une communauté, cette construction est nécessaire pour nous permettre d’exister.
Toutefois, les imaginaires créés et soutenus par nos pouvoirs publics depuis quelques années persistent à présenter des minorités comme étant la cause de tous nos problèmes, que ce soit la femme voilée attaquant notre laïcité, l’Autochtone vivant de l’aide sociale ou l’immigrant volant un logement. Il est plus facile d’attaquer une classe de personnes qui ne vote pas que de comprendre les failles de notre système et les erreurs de nos politiques passées.
Nous vivons et nous votons en fonction de ces imaginaires du monde, mais il est possible de les modifier. Comme l’explique le poète et économiste sénégalais Felwine Sarr : « Ce monde sera différent si nous en modifions la représentation. » Nos problèmes ne sont-ils donc pas une question de récits ? Pourquoi ne pas revenir à une Révolution tranquille nouveau genre et à la création d’un « Nous » fort, d’un « Nous » face à l’exploitant, face à l’Église, un « Nous » face aux bouffons qui nous dominent. Le faire tout en sortant, bien sûr, de l’idéal de « maîtrise » du territoire et le remplacer par celui du partage et de la coexistence.
Il est possible de réinventer l’imaginaire d’un projet de société révolutionnaire pas si tranquille que ça, sur des bases relationnelles. Pas un « Nous » face à une minorité qu’on affaiblit à coups de dispositions de dérogations, pas un « Nous » de maîtres qui dépossèdent les premiers habitants du territoire et ceux qui habitent à des centaines de kilomètres de nous. Nous pouvons encore nous voir comme une collectivité si nous cessons de nous diviser.
Il serait possible de bâtir un « Nous » pluriversel dans lequel s’inscrivent plusieurs mondes, où tous et toutes sont citoyens à parts égales, à contribution et à responsabilités égales. Il ne s’agit pas de créer un « Nous » universel abstrait ou un cosmopolitique libéral du genre citoyen du monde, mais de « pluriversaliser » les mondes au-delà des frontières (mentales et physiques) actuelles.
Cela impliquerait la fin de la fragmentation de nos sociétés par des luttes identitaires sectaires et la fin de l’effritement de l’ordre mondial, mais aussi de la fin d’un universalisme impérial qui assume que les particularités doivent s’effacer pour le bien du collectif. Vivement l’avènement de cet humanisme universel ou de cette universalité insurgée dont rêvaient Aimé Césaire et Frantz Fanon : universaliser l’humanité à partir du pluriel du monde, en présence de tous.
Ce renversement des narratifs se fera par des luttes sociales inflexibles, mais aussi par plus de bienveillance, d’empathie et de solidarité. Cela peut sembler insignifiant pour ceux qui se battent au quotidien contre la dislocation de notre État de droit ou contre les atteintes à nos droits et libertés. Or, la bienveillance est la base d’un sentiment global de care, « prendre soin d’autrui » par un mélange d’attention, de responsabilité, de compétence, d’écoute et de solidarité. Il nous faut une position éthique radicale pour ceux avec qui nous existons sur ce territoire qui ne nous a jamais été cédé. Le care « recouvre tout ce que nous faisons dans le but de maintenir, de perpétuer et de réparer notre monde, afin que nous puissions y vivre aussi bien que possible ».
Il faut développer un care qui dépasse un simple sentiment pour devenir un ensemble d’attitudes et de pratiques qui permettent de soigner et de faire vivre nos interrelations. Le care implique qu’on se voie au moins un peu en l’Autre et qu’on lui souhaite une vie digne. L’empathie prônée dans ce livre dépend donc d’une éthique de la relationnalité et du care, capable de mener à un projet politique de redistribution et de justice sociale.
Ce care et cette relationnalité devraient se trouver à l’échelle microsociale, dans notre entourage et notre famille, mais aussi chez toutes les personnes avec qui nous partageons cette planète. Comme le disait dans une entrevue pour Le Devoir l’ancien ambassadeur du Canada à l’ONU Bob Rae, la scène internationale n’est pas (ou ne devrait pas être) qu’une arène vouée à faire progresser des intérêts nationaux. Loin d’effacer les frontières et les nations, les institutions internationales devraient servir à remplir nos obligations morales. La destruction de l’USAID, la baisse draconienne de fonds nationaux destinés à l’aide internationale et le retrait de la plus grande puissance mondiale à de nombreuses institutions internationales auraient déjà dû sonner l’alarme.
La question, aujourd’hui, n’est plus « sommes-nous en rupture avec un passé internationaliste », mais « qu’est-ce qui remplacera l’architecture internationale actuelle », et surtout « est-ce que le nouveau monde sera plus solidaire que l’ancien ? »
[…]
Ce petit ouvrage, qui recueille plusieurs de mes textes publiés dans le journal Le Devoir depuis 2020 ainsi que quelques textes inédits, tournera quelques coins ronds et manquera de nuances. J’aurais voulu dire plus, différemment, parfois plus fort, parfois plus doucement. Toutefois, même si ces quelques pages réduisent forcément ma pensée dans un format Reader’s Digest, j’espère qu’elles nous permettront de nous « connecter » un peu plus. J’ose espérer que cet ouvrage existera comme une bouteille dans la mer de notre indifférence, comme une chandelle qui vise à nous rappeler qu’on est plusieurs à attendre la brise.
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