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Sunday, September 27, 2026

La Camerounaise Hermine Yollo remporte le Prix RFI Théâtre 2026 avec «Ima Maryam: le jugement de Marie»

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C’est avec « Ima Maryam : le jugement de Marie », une histoire percutante autour du personnage de la Vierge Marie, que la Camerounaise Hermine Yollo a remporté le prix RFI Théâtre 2026. Il sera décerné ce dimanche 27 septembre aux Zébrures, le grand festival des écritures et créations théâtrales francophones, à Limoges. Avec son texte, la femme de théâtre et metteuse en mots interroge de façon intrépide les dogmes et la violence faite aux femmes, en innovant la forme et en questionnant le fond des mots.

« La passion du théâtre m'a été transmise même avant ma venue au monde. » Le rendez-vous est pris un mardi, à 13h, à Pontault-Combault, en région parisienne. Entre deux répétitions au théâtre, elle s’est expressément dégagée du temps. Pas de chance, j’arrive avec quarante minutes de retard, ce qui ne change visiblement rien à son calme olympique. Pour l’entretien, elle a choisi la médiathèque municipale. On se réfugie dans l’espace enfant, avec ses fauteuils colorés et confortables, entourés de dessins pleins de rêves et d’imagination, de contes empilés les uns sur les autres. Ça tombe bien, Hermine Yollo adore les contes, de l’épopée indienne Mahabharata jusqu’au Seigneur des anneaux, le roman de J. R. R. Tolkien. Pour respecter le tapis de jeu des petits, elle se déchausse sans hésitation. Pieds nus, habillée d’une jolie robe fleurie et d’une casquette-talisman rouge, elle commence à nous raconter sa vie – de son rêve d’enfant en passant par son texte lauréat Ima Maryam : le jugement de Marie, jusqu’à la question qu’elle aimerait bien poser au pape.

« Je suis vraiment née dans le théâtre »

Commençons par le commencement : comment une fille née en 1981, à Douala, au Cameroun, se découvre-t-elle une vocation de comédienne et de metteuse en scène, dans un pays où il n’y avait pas d’école de théâtre ? « Moi, c'est particulier, nous explique-t-elle. Mes parents étaient tous les deux comédiens, metteurs en scène. Je dis « étaient », parce qu'ils sont déjà décédés tous les deux. Je suis vraiment née dans le théâtre, dans une maison de théâtre. Ma fratrie et moi, nous avons grandi au milieu de tout ce qui est artistique : théâtre, musique, cinéma, littérature, arts visuels, arts plastiques… Depuis l'enfance, on nous emmenait voir des spectacles, des expositions, des concerts. On a vraiment été, dès l'enfance, plongés dans ça. Et dès l’âge de cinq ou six ans, j’ai toujours répondu : "je vais faire du théâtre, comme papa et maman". »

Les femmes ont toujours joué un très grand rôle dans la vie et dans l’œuvre d'Hermine Yollo. C’est sous l'insistance bienveillante de sa mère qu’elle a accepté de faire d’abord des études littéraires et de passer son master en traduction, avant de se consacrer corps et âme à sa passion : « J'ai appris la traduction pour faire du théâtre. C’était un compromis entre moi et ma mère. »

Hermine Yollo, lauréate camerounaise du prix RFI Théâtre 2026 avec « Ima Maryam : le jugement de Marie ».
Hermine Yollo, lauréate camerounaise du prix RFI Théâtre 2026 avec « Ima Maryam : le jugement de Marie ». © Siegfried FORSTER / RFI

Hermine Yollo et les femmes

C’était avec un monologue poétique en hommage aux forces féminines, La Femme-Iset, écrit et mis en scène par elle-même en 2016, une pièce entre conte occidental, histoire africaine et mythe universel, qu’elle a décidé de rendre dorénavant publics ses écrits qu’elle avait gardés, jusque-là, loin des lecteurs. Enfin, c’est avec une histoire sur une femme, et pas n’importe laquelle, qu’elle a reçu le prix RFI Théâtre 2026 pour Ima Maryam : le jugement de Marie.

« Je raconte l'histoire de Maryam, la femme qui a inspiré la figure de la Vierge Marie. Au bout de deux millénaires, Maryam prend enfin la parole pour dire sa vérité sur son histoire. Elle demande, elle supplie ses interlocuteurs - qu'on ne voit jamais d'ailleurs -, d'agir de sorte qu'elle puisse enfin trouver le repos éternel. Parce qu’au fil des millénaires, beaucoup de dogmes ont été construits autour d'elle. Elle n'en peut plus de ces milliards de voix qui l'assaillent, de prières, de supplications, de lamentations. Mais sa prise de voix va réveiller ses deux alter ego : Entité-dite-Marie toute-puissante, qui apparaît partout, qui réalise des prières, qui fait des miracles ; et Marie-sage-comme-une-image, qui est justement l'Immaculée Conception toute pure, toute vierge, éternellement virginale, et qui n'a d'autre place que d'être justement une belle image. »

Hermine Yollo n’aime pas du tout d’être appelée « autrice » : « Je ne me dis pas autrice, parce que je trouve que le mot autrice pèse beaucoup. On met beaucoup trop d'attentes derrière ce mot. Il y a les regards qui se braquent sur vous et parfois, avec ce mot, on efface souvent les autres métiers ou professions de l'auteur ou de l'autrice. » L’artiste camerounaise a trouvé mieux pour désigner son activité d’écrire : « Je préfère me voir comme metteuse en mots, plutôt qu'autrice, parce que pour moi, ça dit bien le rapport que j'ai à l'écriture. C’est un rapport vraiment scénique et ludique aussi, d’abord avec les mots, ensuite avec l'écriture en général. »

Une vie théâtrale faite de rencontres

Au-delà d’être metteuse en mots, comédienne et metteuse en scène, Hermine Yollo est aussi directrice de la Compagnie NGOTI à Yaoundé, où elle vit aujourd'hui. Récemment, elle a mis en scène avec sa troupe Sans rancune, sur un texte d’Eric Delphin Kwégoué, suivi, l’année dernière, d’un texte écrit pour la pièce Un jour, Ngoungoure !, mise en scène par Béto Bétodji. Son cheminement vers le théâtre était long, sinueux et très riche de rencontres et de lieux artistiques comme le théâtre à Douala, le Centre arabo-africain El Hamra à Tunis, les écoles régionales d'acteurs à Cannes et à Marseille, le programme Labo ELAN des Récréâtrales à Ouagadougou, au Burkina Faso… Impossible de citer tous les artistes qui ont marqué son art théâtral : « Mes parents, c'est vraiment la source. Puis des frères et des sœurs d'armes de mes parents : Philémon Ondoua Mbita (1947-2021, Cameroun), Evina Ngana (-2008, Cameroun), Werewere Liking, basé à Abidjan. Il y a Martin Ambara, un auteur et metteur en scène camerounais, Dieudonné Niangouna (RDC). Il y a Valérie Dréville (France), c'était une rencontre vraiment fortuite mais magnifique pour moi… »

Hermine Yollo, lauréate camerounaise du prix RFI Théâtre 2026 avec « Ima Maryam : le jugement de Marie ».
Hermine Yollo, lauréate camerounaise du prix RFI Théâtre 2026 avec « Ima Maryam : le jugement de Marie ». © Siegfried FORSTER / RFI

Grâce à ces nombreuses rencontres, elle a pu construire sa démarche théâtrale. Dans Ima Maryam : le jugement de Marie, les mots sont au cœur de la création. Yollo leur donne une place et une signification multiples. Même le choix des noms, normalement matière première d’une identité et d’une identification, invite ici à la confusion, à la perte de repères : Maryam, Entité-dite-Marie, Marie-sage-comme-une-image. La metteuse en mots nous induit tout aussi en erreur quant à notre perception et notre compréhension du temps : sommes-nous encore à l’époque de la crucifixion de Jésus ou déjà à l’époque de la misogynie d’aujourd’hui ? Les phrases sont hachées. En même temps, la virtuose camerounaise construit des espaces autour des mots pour que les demi-phrases et les phrases puissent s’exprimer.

Une prière dramaturgique ?

« Je travaille à laisser les personnages s'exprimer, vraiment exister, que ce soit par la parole, les silences, les respirations… J'essaye au maximum de ne pas leur imposer comment moi, Hermine, parle ou respire… Ces personnages me sont venus comme ça, avec beaucoup de silences, que j'ai matérialisés par des points de suspension. Parfois, cela peut être des silences, parce que le personnage cherche ses mots ou réfléchit à quelque chose, ou parce que le personnage, à un moment, est mal à l'aise ou n'arrive pas à mettre des mots sur quelque chose et préfère laisser tomber ou passer à autre chose. Parfois, c'est quelque chose qui vient, mais où le personnage préfère se dire : "Non, je vais le garder pour moi." »

Le texte est structuré à l'aide de paragraphes, mais aussi par des indentations, des alignements centrés, des lignes alignées à gauche ou à droite… Avec ses mots souvent collés les uns à la suite des autres, le texte ressemble presque à un chapelet. On peut l’interpréter comme une invitation à le murmurer, à le contempler, à méditer ou à se disputer. Convoquant l’esprit et l’intérieur de chaque lectrice et chaque lecteur, s’agit-il d’une prière dramaturgique, et en plus féministe ?

« Je n'avais pas pensé à ça [rires]. Oui, c'est possible que cela soit une prière dramaturgique avec une pointe de – peut-être pas de féminisme, parce que le féminisme, c'est un mot dont je me méfie. Quand je dis que je suis féministe, cela n'a pas beaucoup à voir avec ce qu'on met de plus en plus dans le terme féministe aujourd'hui. Du coup, c’est un mot que j'utilise avec beaucoup de pincettes. On peut dire "une prière dramaturgique", mais j'ai pensé ça vraiment juste comme une prière d’Ima Maryam qui supplie : "Laissez-moi me reposer, arrêtez les prières, parce que vous m'avez mis à un endroit où je ne m'appartiens plus, où je n'appartiens plus à rien du tout. J'ai besoin de me reposer. Vous vous dites c'est pour votre bien, mais qui pense à mon bien à moi ?" La divinisation, ça doit être un truc terrible et difficile à vivre. »

La Vierge Marie mise en lumière

Hermine Yollo fait appel à – et questionne à travers une prière – une forme millénaire du christianisme, le culte de la Vierge Marie. Yollo est née en décembre, le mois où se déroule la fête de la Vierge Marie, appelée aussi fête de l'Immaculée Conception. Est-ce qu’elle se considère comme croyante ? Si oui, quand a-t-elle récité pour la dernière fois l’Ave Maria, la prière dédiée à la Vierge Marie ? « Je ne suis pas catholique, mais, c'est vrai qu'il m'est arrivé de réciter l’Ave Maria, parce que ma maman était catholique. La dernière fois que j'ai récité l'Ave Maria, c'était il y a très longtemps, peut-être il y a cinq ou six ans. »

 « Un ton blanc chaud. Comme la douceur d’un baiser sur la joue d’un enfant », « Dans la lumière devenue rouge brûlante », « La lumière intense semble battre comme un cœur géant »… Les indications à la fois très imagées et précises concernant l’utilisation et l’apparition de la lumière sont troublantes quand on les renvoie au culte de la Vierge Marie célébré de nos jours par une fête des lumières. « L’emploi de la lumière m’est venu avec les personnages. Maryam m'est venue par les rêves. Je m'interrogeais déjà sur la question de la figure de cette femme qui a inspiré la Vierge Marie, par rapport à ce qui se serait réellement passé. Ce personnage, c'est de la fiction, c'est une pièce de théâtre, c'est une œuvre inspirée de quelques faits réels que j'ai pu glaner ça et là dans mes recherches. Mais par rapport à cette question de la lumière, justement, c'est comment ce personnage m'est venu dans les rêves et les alter ego et comment l'éclairage par la suite m'est venu aussi. »

Hermine Yollo, lauréate camerounaise du prix RFI Théâtre 2026 avec « Ima Maryam : le jugement de Marie ».
Hermine Yollo, lauréate camerounaise du prix RFI Théâtre 2026 avec « Ima Maryam : le jugement de Marie ». © Siegfried FORSTER / RFI

Le corps et la parole des femmes

Ima Maryam : le jugement de Marie est une œuvre désobéissante, révoltée, radicale, où l’on parle de femmes violentées, violées, lapidées. Dès l’entrée, Hermine Yollo pose la question si Marie est la mère de Dieu ou si elle est juste une sorte de mère porteuse au service de Dieu. « Tout ce que ce personnage Ima Maryam dit, c'est qu’elle n'est pas la mère de Dieu. Elle est la mère de Yeshou, un garçon qu'elle a mis au monde, qui est devenu un homme exceptionnel, mais qui n'était pas Dieu, qui était un être humain. Elle non plus n'est donc pas la mère de Dieu. Elle a mis au monde un enfant qui est devenu un être exceptionnel. Elle l’a accompagnée comme elle le pouvait et elle est morte : "Je veux juste qu'on me laisse reposer en paix et que je puisse, moi et les miens, reposer en paix." »

Hermine Yollo ne s’arrête pas là. Pour elle, l’histoire de Marie est d’une actualité brûlante. Les dogmes érigés autour d’elle par l’Église ont servi à enjoliver l’expérience probablement très douloureuse et tragique de cette femme pour continuer à exercer le pouvoir sur les femmes jusqu’à aujourd’hui. « Oui, effectivement. Dans les religions, notamment monothéistes, très souvent ce sont les hommes qui décident de la place du corps et de la représentation du corps de la femme dans l'espace social, dans l'espace quotidien, sur presque tous les plans. Dans l'islam, le christianisme et le judaïsme, très peu de femmes ont la parole et quand on leur donne la parole, elle est minimisée, elle est minimaliste. Et l'image qu'on donne est vraiment toujours très binaire : soit la femme est très pure, très chaste, sainte, soit elle est la créature la plus vile, la prostituée, la pécheresse… Mon objectif ici n'est pas de dire aux gens d'arrêter de croire en Dieu ou – pour les catholiques – d'arrêter de prier la Vierge Marie. Pour moi, il s’agit vraiment de me dire : qu'est-ce qui se passerait si elle pouvait réellement nous parler aujourd'hui ? Est-ce que ça changerait réellement quelque chose ? Moi, je suis croyante, je crois en Dieu et pour moi la foi est personnelle. Le théâtre est pour moi vraiment l'endroit qui permet de questionner des choses difficiles, des choses taboues, parce que ces dogmes rendent ces questions taboues. »

« Le théâtre, c’est un métier important »

Est-ce une coïncidence que son texte Ima Maryam : le jugement de Marie est justement primé le week-end où le pape Léon XIV est en visite en France ? Si elle pouvait lui poser une question, laquelle serait-ce ? « Si je pouvais parler au pape, je demanderais – parce qu’il a ce pouvoir – de réhabiliter l'histoire de Maryam, la vraie histoire de Maryam, avec ses zones d'ombre bien sûr, parce qu'on ne sait pas tout. Il y a des choses qu'on ne sait pas. Beaucoup de choses se sont perdues, mais [il faut] la réhabiliter, parce que, pour moi, on la rend ainsi plus attachante, plus proche de nous. D'ailleurs, quand j'écrivais cette pièce, c'était aussi avec cette idée de la rendre plus concrète, plus proche de moi, parce que c'est un personnage pour qui j'ai beaucoup de tendresse. La considérer comme cette humaine-là, qui a dû vivre quelque chose de terrible, ce serait lui faire justice. Il faut réhabiliter cette histoire-là. »

Or, comme disait Hermine Yollo au début de notre entretien : « Le théâtre, c’est un métier, un travail sérieux, important. »

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