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Monday, October 26, 2026

La mort de Gilles

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Gilles est mort. Il est mort dans le même hôpital que celui où je suis né.

Nous nous étions adoptés mutuellement depuis longtemps.

Jusqu’à la fin, en l’écoutant parler avec aplomb et intelligence, je me suis rappelé que les vieux pommiers ne donnent jamais de vieilles pommes.

Vers 14 h 30, quand j’ai quitté l’hôpital, le ciel était bleu clair. J’aurais aimé qu’il pleuve afin que la scène s’harmonise mieux avec les larmes qui zigzaguaient depuis des heures sur nos joues jusqu’à former des ruisseaux à nos pieds.

Au temps où Gilles était médecin dans les environs de Rimouski, il lui arrivait de louer un avion. Après de longues heures de garde aux urgences, piloter était devenu pour lui une façon de faire baisser sa pression.

Aux commandes d’un petit Cessna, Gilles montait jusqu’à 6000 ou 7000 pieds, voire un peu au-delà. « Plus tu voles haut, me racontait-il, plus tu vois loin dans le grand bruit que fait le silence. C’est extraordinaire. » À l’altitude choisie, il coupait le moteur. Puis, il se laissait planer. Après un moment de ce vertige calculé, il relançait le moteur pour retourner, tranquille, apaisé, sur notre bonne vieille terre. « C’est impressionnant, tu sais, le silence tout en haut. C’est ce que je vais retrouver bientôt… »

Son brevet de pilote, Gilles l’avait obtenu dans les années 1950. Sur de vieilles photos aux bords crénelés, il porte un uniforme. Il n’a que 16 ans lorsque, coiffé d’un calot, il vole seul entre Québec et Montréal.

Ce curieux médecin semblait quasi insensible à la douleur. Même la mort ne lui faisait pas peur. Est-ce en partie pour cela qu’il était contre l’aide médicale à mourir ? Prostré dans son lit d’hôpital, il a eu le temps de changer d’idée. Quand il a décidé de la demander, il a choisi, pour l’administrer, une neurologue qui ne l’avait jamais pratiquée. « Pour elle comme pour moi, ce sera la première fois ! Alors c’est parfait », expliquait-il en souriant.

J’ai vu cette jeune médecin, promue ange de la mort à sa demande, être chavirée par l’émotion au point de ne plus pouvoir compter sur les barrières de ses cils pour retenir ses larmes. Certains proches s’en sont même un peu inquiétés. J’ai trouvé, au contraire, parfaitement rassurante cette preuve d’humanité.

Dans l’attente du dernier acte, en marchant un moment avec cette médecin, je lui ai demandé ce qu’elle comptait faire du reste de sa journée. « Je vais rentrer chez moi serrer mes petits et cuisiner un gâteau aux bananes », m’a-t-elle dit. Un gâteau aux bananes, j’en avais fait cuire un la veille, ne trouvant rien de mieux à faire. J’en avais apporté une part dans mon sac. Je lui en ai offert. Devant la mort, nous avons tous plus ou moins les mêmes pauvres recettes.

Pendant les étés de sa jeunesse, Gilles travaille comme garçon de bord sur le SS St-Lawrence, un navire construit en 1927. Des compagnies maritimes proposent à l’époque des croisières sur cette veine ouverte de l’Amérique qu’est le fleuve Saint-Laurent. Des paquebots plus ou moins confortables, en partance de Montréal ou de Québec, voguent vers le pays de Charlevoix, du Saguenay, de la Côte-Nord. La destination importe moins que le voyage. Il s’agit de voir du paysage, de goûter l’air salin, de voguer pour échapper au poids de l’existence.

« Si on faisait toute la saison sur le bateau, de la Saint-Jean jusqu’à la fête du Travail, il y avait une prime. » Une année, pour toucher cette prime, Gilles rate la rentrée des classes. Il se voit conséquemment expulsé du Séminaire de Québec. « Mon père s’est empressé d’aller voir le directeur pour plaider ma cause. En arrivant au Séminaire, il a raté une marche. Il s’est retrouvé affalé de tout son long devant le directeur, comme s’il le suppliait au point de se prosterner à ses pieds. Le directeur a trouvé la scène tellement amusante qu’il a accepté que je revienne ! »

Devenu médecin, Gilles préside à l’arrachage de dents autant qu’aux accouchements. La mort, me répétait-il ces derniers temps, n’est rien de plus qu’une naissance inversée. Aussi ne convient-il pas de s’en inquiéter outre mesure. D’autant que sa dimension ultime nous échappe.

Il était parfaitement serein. Gilles voyait même dans sa fin prochaine une expérience fascinante. Savoir jusqu’où il pouvait tenir sans trop souffrir l’intéressait au plus haut point. Il envisageait sa mort prochaine, appuyé au bras de la morphine et à celui de l’amour des siens, comme une ultime aventure humaine.

Dans l’une de ses dernières lettres, Voltaire raconte à l’un de ses correspondants que la mort est venue pour le prendre mais qu’il l’a esquivée. C’est exactement ce qu’a fait Gilles plusieurs fois. La comparaison avec Voltaire l’amusait. Elle le nourrissait plus que les plats infects qu’on lui servait.

Reste que la mort avait trouvé le moyen de faire son nid en lui. Comment résister longtemps aux becs qui vous déchirent de l’intérieur ? On lutte toujours mal avec ses propres oiseaux noirs.

L’idée d’exercer sa volonté jusqu’aux limites de sa vie m’a toujours souri. Aussi n’ai-je jamais eu rien contre le principe de l’aide médicale à mourir ou du suicide assisté, comme on voudra l’appeler. Du moins, c’est ce que je croyais.

Pourquoi ai-je eu l’impression navrante d’être convié à une exécution ? Gilles m’a quand même remis les idées en place. « Mon grand, qu’est-ce que j’ai comme autre choix ? Aller croupir dans un CHSLD et continuer de me faire offrir de la bouette pour manger ? Non merci ! De choix, je n’en ai pas. Sinon celui de préserver ma dignité. » Alors Gilles s’est décidé à mourir sans broncher.

On l’a installé, pour quelques heures seulement, dans une chambre à occupation simple. Une petite chambre ornée d’une immense photo plastifiée d’un improbable paysage des tropiques aux couleurs saturées. Un genre de fond d’écran navrant, style Tahiti en bikini. Une image semblable, ai-je remarqué, orne aussi le bureau des admissions de l’hôpital. Qui a seulement pu croire que pareille carte postale insignifiante représentait la vie et la mort des gens d’ici ?

Malgré la grande humanité de la médecin qui a accompagné Gilles dans son ultime volonté, je n’ai pu m’empêcher de penser à Plan 75. Dans ce film japonais, la prétendue liberté de mourir dissimule à peine une injonction à disparaître. Comment ne pas y songer dans notre société, elle qui offre si peu à ses aînés pour vivre mais leur donne à voir, à l’heure de mourir, des images absurdes de faux paradis bleutés ?

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