"Finalement c’est un robinet qui n’arrête pas de couler" : comment la seconde main peut elle-même participer à la surconsommation

Dans un rapport publié ce jeudi, Oxfam indique que les boutiques solidaires, les friperies commerciales et les plateformes type Vinted n’ont ni "les mêmes objectifs", ni "les mêmes impacts".
Pour cinq kilos de vêtements injectés dans chacun de ces circuits, l’empreinte carbone diffère : 0,6 kg de CO2 dans le premier cas, 2,9 kg dans le deuxième et 3,1 kg pour le dernier. C’est ce qu’a chiffré, via des modélisations, le cabinet indépendant RDC Environnement sur demande de l’ONG britannique.
Oxfam, qui détient plusieurs boutiques solidaires en Belgique, estime ainsi que derrière l’expression "seconde main", se cachent différents modèles "aux objectifs parfois opposés".
Là où le réseau des boutiques solidaires prend en charge localement les différentes étapes de tri, collecte et revente, certaines fripes lucratives importent massivement leurs vêtements de l’étranger, avec le coût environnemental, notamment en termes de transport, que cela suppose.
Quant aux plateformes numériques de revente entre particuliers, elles "multiplient les emballages et les moyens de transport" avec l’envoi de petits colis, analyse Eloïse Bazin, chargée de plaidoyer à Oxfam France.
Contactée par l’AFP, la plateforme Vinted se défend : "Même en tenant compte du transport, l’achat de seconde main sur Vinted permet d’éviter en moyenne 2,39 kg d’équivalent CO2 par article par rapport à un achat neuf."
Un robinet qui n’arrête pas de couler
Selon Marine Sporcecaldi, chercheuse à l’ULB, les dérives de la "seconde main" se jouent surtout dans la surconsommation qui en est faite. Par exemple, acheter un pull, ne même pas l’essayer et le revendre sur une plateforme quelques jours plus tard.
"Je pense que la seconde main est quand même une bonne affaire au niveau économique, une bonne affaire au niveau écologique, mais si en parallèle on ne réduit pas la consommation et derrière la production, finalement c’est un robinet qui n’arrête pas de couler", souligne la chercheuse.
Pour Franck Kerckhof, de la Fédération Ressources qui regroupe les entreprises sociales et circulaires en Wallonie et à Bruxelles, "on est toujours sur un produit dont on prolonge la durée de vie, mais clairement il faut faire gaffe là où on l’achète. Cette logique de circuit court et finalement de bénéfice environnemental est complètement flinguée quand on sait que le textile a déjà fait trois fois le tour de la Terre et qu’on va lui faire faire encore deux tours".
La seconde main "est une bonne solution si elle se substitue à un achat neuf mais sinon, ça ne répond pas au problème de surconsommation", complète Éloïse Bazin.
Plusieurs modèles, pas le même objectif
Outre la surconsommation, l’ONG Oxfam pointe aussi des objectifs qui ne se valent pas. Des acteurs tels qu’Oxfam, Emmaüs, Le Relais ou la Croix-Rouge par exemple cherchent à favoriser le réemploi des vêtements, mais aussi l’insertion de personnes vulnérables en les employant en boutiques, quand pour les acteurs commerciaux, il s’agit de faire des bénéfices. Et "le secteur lucratif prend de plus en plus de place", avertit l’ONG, selon laquelle six vêtements de seconde main sur dix sont vendus sur ces marchés.
Les grandes marques de mode s’y mettent aussi, en ouvrant des espaces dédiés à l’occasion dans leurs magasins et en délivrant un bon d’achat pour chaque vêtement usagé remis. Elles "ont fait des études marketing qui montrent que les gens achètent toujours plus que le bon d’achat", dénonce Cécile Duflot, la directrice générale d’Oxfam France.
Quant au modèle économique des plateformes numériques, il "repose moins sur la réduction de la consommation que sur l’intensification des échanges", selon le rapport, avec un système de "recommandations personnalisées, alertes, favoris, achats en quelques clics et renouvellement permanent de l’offre" qui reproduit "les mécanismes de l’e-commerce traditionnel".
De son côté, ne se considérant pas "comme un substitut aux associations caritatives, mais comme un levier complémentaire qui attire de nouveaux consommateurs vers la seconde main", Vinted rappelle l’existence de son service "Vinted Pro" qui "(permet) aux associations caritatives de vendre directement sur la plateforme".
Le REP textile, une "occasion rare"
En Belgique, les trois Régions travaillent actuellement à la mise en œuvre d’un système de responsabilité élargie des producteurs (REP) de vêtements, en application de la nouvelle législation européenne. Suivant le principe du "pollueur-payeur", ce mécanisme doit rendre les producteurs de fast fashion responsables jusqu’au bout des produits qu’ils mettent sur le marché.
Autrement dit, les groupes comme H&M, Zara, Shein, etc. devront contribuer au financement de la collecte, du tri, de la préparation en vue du réemploi et du recyclage des textiles usagés.
La Fédération Ressources y voit là une possibilité de consolider les opérateurs comme "Terre", "Oxfam", "Les Petits Riens" qui disposent déjà des savoir-faire, des infrastructures et des emplois nécessaires pour collecter, trier, remettre en état et en circulation les textiles. "La REP textile constitue une occasion rare de remettre de la cohérence dans la chaîne de valeur : celles et ceux qui mettent les produits sur le marché doivent également assumer leur fin de vie, mais les moyens doivent d’abord soutenir les solutions qui prolongent réellement leur durée d’usage. Le réemploi doit être un pilier du futur système, pas sa variable d’ajustement", déclare Franck Kerckhof.
Chaque année en Europe, on estime que 4 à 9% des textiles invendus sont détruits avant même d’avoir été portés. Ce gaspillage génère environ 5,6 millions de tonnes d’émissions de CO₂, soit un volume presque équivalent aux émissions nettes totales de la Suède en 2021.
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