Des contraceptifs pour contrôler nos voisins les rats

À New York, presque tout le monde a une histoire de rats. Une fascination exploitée par Kenny Bollwerk, un New-Yorkais qui offre depuis quelques années des « safaris nocturnes » pour voir les rats en action.
Ce qui a commencé par un simple passe-temps est devenu un phénomène viral. Ses 340 000 abonnés le suivent sur TikTok et l’appellent affectueusement Rat Daddy
.
Les gens voient mes vidéos et ils veulent venir voir les rats sur le terrain
, raconte-t-il lors de notre tournée nocturne.
C’est vraiment intéressant de voir à quel point les gens sont fascinés par les rats. Je n’aurais jamais pensé que les gens seraient intéressés par des safaris de rats.
Mais derrière cette curiosité se cache une exaspération collective. En 2025, à New York seulement, la Ville a enregistré plus de 30 000 plaintes concernant les rats.
Le problème n’est pas que new-yorkais : les plaintes augmentent dans toutes les grandes villes, y compris celles au Canada.
Selon les travaux de Bobby Corrigan (nouvelle fenêtre), un rodontologue et consultant pour plusieurs villes, on peut attribuer 40 % de l’augmentation des populations de rats aux changements climatiques.
Quand les hivers sont doux, les rats peuvent avoir une portée de plus ou quelques ratons de plus par portée. C'est comme ça qu’on se retrouve avec une véritable explosion de la population de rats.
L’autre raison, c’est la densification des milieux urbains. Plus il y a de personnes, plus on concentre la nourriture et les abris pour les rats. Nous créons un monde de rats sous nos pieds
, explique Bobby Corrigan.

Selon Bobby Corrigan, le comportement des rats urbains est complexe et fascinant.
Photo : Radio-Canada / Hélène Morin
Réduire l’intersection entre rats et humains
Les rats font partie intégrante de la faune urbaine au même titre que les écureuils ou les pigeons, rappelle Matt Frye, spécialiste de la gestion des rongeurs du Programme de lutte intégrée des ravageurs de l’Université Cornell, dans l'État de New York.
Le problème avec cette cohabitation, c’est que les rats aiment s’approcher des humains – ce qui crée un risque pour la santé publique.
On utilise le terme "commensal" pour décrire cette espèce, parce que les rats partagent notre table. Il y a une grande proximité entre nos espaces de vie et les leurs
, explique-t-il.

Matt Frye souhaite que les villes adoptent davantage la gestion intégrée des rats. Cela consiste à combiner la prévention, le blocage des accès aux bâtiments et la gestion rigoureuse des déchets, en réservant les pièges ou les poisons en dernier recours.
Photo : Radio-Canada / Mélanie Meloche-Holubowski
Si le rôle des rats dans l’épidémie de peste noire au Moyen-Âge a été surestimé – ce serait plutôt la faute d’un autre rongeur, la grande gerbille –, ils sont malgré tout porteurs d’une trentaine de pathogènes comme l’E. coli, la leptospirose, la salmonelle et le hantavirus.
En inspectant 133 rats new-yorkais dans le cadre d’une étude, Matt Frye et son équipe ont récolté plus de 6500 parasites. Ils ont calculé une moyenne de 4,1 puces par rat (vingt fois plus qu'en 1925) et ont identifié plusieurs pathogènes transmissibles à l'homme.
Matt Frye croit que les cas d’exposition indirecte sont sous-estimés. Les gens peuvent être exposés, être malades, mais ne pas faire le lien entre les deux.
D’ailleurs, au printemps 2026, le hantavirus a tué trois passagers d’un bateau de croisière. Ce virus propagé par des rongeurs aurait aussi tué la femme de l’acteur Gene Hackman.

Les rats peuvent transmettre des virus et des bactéries potentiellement mortels à l'humain.
Photo : AFP / Getty Images
Apprendre de l’adaptation des rats
Mieux contrôler les rats passe d'abord par la science, un créneau porté par des ratophiles, comme Bobby Corrigan. Il est pionnier de la rodontologie urbaine
: la science des rats en ville.
Nous n'aimons pas penser aux animaux qui nous font peur. Mais nous avons fini par reconnaître que nous avons besoin de davantage de données scientifiques sur ces animaux.
À l’âge de 79 ans, ce consultant réputé sillonne encore New York avec sa planchette à pince et son vieil appareil photo à la recherche de signes d’activité de rats.
Je suis toujours en train d’observer. Quand je sors au resto avec ma femme, elle me demande d’arrêter de chercher des traces de rat.
Sa passion ne date pas d’hier. Pendant ses week-ends à l’université, il a dormi dans une grange pour observer des rats. Si tu veux vraiment comprendre un animal, il faut s’immerger dans son monde.
Des superhéros de l’adaptation
Cette expertise, Bobby Corrigan la partage lors de l’Académie des rats à New York, une formation qu'il donne à des inspecteurs et employés municipaux, des gestionnaires d'immeubles et des exterminateurs. Le but : apprendre à penser comme un rongeur et à adopter des méthodes de dératisation plus écologiques.
Et il le répète à qui veut bien l’entendre : les rats sont résilients parce qu’ils sont maîtres de l’adaptation. Les rats ont évolué pour devenir nos poissons-pilotes. Peu importe où nous allons, ils sont là, à nos côtés
, dit-il.
Les rats ont d’ailleurs adapté leur biologie pour prospérer dans les villes.
Un rat mange et boit l'équivalent de 10 % de son poids et il se nourrit de presque tout : plantes, fruits, graines, animaux, insectes, et même des déchets.
Quand on n'est pas très difficile, c'est facile de survivre en ville
, explique Kurtis Brown, de la firme Orkin Canada.
Parfois, ils ont des goûts inusités : pizzas, bagels, biscuits.
Ils adorent la mayonnaise, le ketchup et les petits sachets de sauce sucrée. Les crottes de chien sont comme des barres de chocolat pour les rats.
Pour illustrer la dépendance des rats aux humains, Bobby Corrigan raconte la scène à New York lorsque les restaurants ont fermé pendant la pandémie. Les rats affamés, dit-il, ont sombré dans des actes de cannibalisme et d’infanticide pour survivre.
Un reportage de Mélanie Meloche-Holubowski et d'Hélène Morin à ce sujet sera présenté à l'émission Découverte diffusée sur ICI Télé dimanche à 18 h 30.
Adaptation à l'extermination
Pendant des décennies, notre réponse à cette invasion a reposé sur l’usage de pièges et de rodonticides anticoagulants. Mais ces outils d’extermination ont atteint leurs limites, croit Bobby Corrigan.
D’abord, il y a le problème de résistance comportementale; les rats ont appris à les éviter, explique Kurtis Brown, un entomologiste qui dirige la formation pour l’entreprise d’extermination Orkin Canada.
Dans son petit observatoire de rats qu'il a installé dans sa grange sur l'île Victoria, Kurtis Brown le voit souvent. J’ai observé et photographié des rats qui utilisent des outils pour manipuler et désactiver les mécanismes des pièges.
Certains rats sont même un peu narquois : ils utilisent les boîtes d’appât comme refuge, tout en tassant les granules toxiques à l’intérieur.

Les rodonticides sont toxiques pour les animaux et causent des empoisonnements secondaires chez les chats, les chiens et les oiseaux de proie.
Photo : Radio-Canada / Mélanie Meloche-Holubowski
Il y a aussi l’effet boomerang : lorsqu’on tente d’exterminer une colonie, les survivants essaient à tout prix de survivre. Pour y arriver, ils accélèrent leur reproduction.
Ces survivants créent un troisième problème : 35 % des rats ont développé des mutations génétiques qui les rendent résistants aux rodonticides.
En utilisant toujours les mêmes produits, on favorise par la bande la sélection des rats qui sont les plus résistants.
Cette résistance a poussé les compagnies d’extermination à développer des poisons de plus en plus toxiques. Mais cela a mené à une multiplication des empoisonnements secondaires dans la faune.
Ça entre dans la chaîne alimentaire et dans tout l'écosystème, comme le DDT. Ça touche les poissons, les reptiles, les rapaces, les chouettes, les coyotes. Toute la biodiversité en prend un coup
, dit Bobby Corrigan.
À New York, le débat sur la dépendance aux rodonticides a été lancé après la mort de Flaco, un hibou grand-duc devenu une véritable célébrité locale après s'être échappé du zoo du Bronx.
Tué après avoir frappé un bâtiment, il présentait à l'autopsie des concentrations létales de rodonticides, absorbés en chassant des rats empoisonnés dans Central Park.

Échappé du zoo de Central Park en février 2023 après le vandalisme de sa cage, le grand-duc Flaco a survécu un an en liberté en chassant les rats de Manhattan.
Photo : Reuters / BING GUAN
En réponse à la pression citoyenne, New York a concédé qu’il fallait revoir certaines pratiques. Par contre, les élus municipaux n’ont pas choisi de restreindre l’usage de rodonticides, comme l’ont fait la Ville de Montréal, la Colombie-Britannique et la Californie.
Contraceptifs, gaz et portail de rats
Pour Caroline Bragdon, qui dirige l’initiative anti-rats de la Ville de New York, il faut être de plus en plus créatif pour contrôler les rats.
Dans le quartier de West Harlem, les rats sont une plaie depuis des décennies. C’est là que son équipe concentre ses efforts. Et c’est à cet endroit qu’on a installé plus d’une centaine de boîtes contenant trois différents types de contraceptifs pour les rats.
Le superpouvoir du rat, c'est sa vitesse de reproduction. Donc, si on ralentit ça, on ralentit toute la population.
L’un des contraceptifs testés est un granulé à saveur d’arachide qui contient l’extrait d’une plante, la vigne du dieu du tonnerre.
C’est l’idée des biologistes Loretta Mayer et Cheryl Dyer de l’organisme Wisdom Good Works. Cette racine, utilisée notamment pour l’arthrite dans la médecine chinoise traditionnelle, est connue pour ses effets sur la fertilité.
Ces deux biologistes ont remarqué que la consommation de cette racine par les rats et les souris affecte la capacité de la femelle à ovuler et la motilité des spermatozoïdes chez les rats mâles.
Ces granulés ne sont pas toxiques pour d’autres animaux, y compris les humains
, précise Alaina Gonzalez-White, qui le démontre en mangeant elle-même quelques granulés.
Mais pour que cette stratégie fonctionne, les rats doivent en consommer toute leur vie. L’idée est alléchante, mais les rats choisiront-ils ces granules ou le buffet à ciel ouvert de déchets urbains?
Pour l’instant, les rats semblent consommer ces granulés, mais il n’y a pas eu une réduction dramatique du nombre de rats. Des villes comme Ottawa et Toronto ont montré de l’intérêt, mais ces contraceptifs ne sont pas encore autorisés au Canada.
Entre-temps, pour éliminer d’importantes colonies de rats, New York utilise le BurrowRx, une machine qui injecte du monoxyde de carbone dans les terriers des rats. Ils respirent ce gaz, perdent conscience rapidement et meurent par asphyxie.
Miroir sur notre société
Le slogan de Caroline Bagdon est un rat nourri est un rat qui se reproduit!
. Pour elle, les villes doivent d’abord et avant tout mieux gérer leurs déchets.
Trouver une poubelle de rue résistante aux rats est un défi de taille. En 2005, New York a testé les Bigbelly, des bacs munis d'un compacteur solaire qui compresse les ordures. Mais ils se bloquaient et se souillaient facilement, en plus de subir de fréquentes pannes de capteurs solaires.
En 2019, la Ville a lancé le concours de design BetterBin. Le gagnant : une corbeille métallique fabriquée par l'entreprise québécoise Produits Métalliques Roy.
En 2024, New York a enfin obligé les commerces et les résidents à adopter des poubelles étanches. Le maire s’engage à ce que tous les déchets soient conteneurisés d’ici 2031.
Pour desservir les tours d’habitation, la ville a commencé à déployer 6500 bacs Empire Bins
. Dans les quartiers qui ont testé ces conteneurs, il y a eu 25 % de plaintes en moins concernant les rats.
Mais moderniser le mobilier urbain ne suffit pas.
La présence de rats est étroitement liée au comportement humain.
Mais les habitudes des humains sont difficiles à changer, concède Caroline Bragdon. Les gens ont tendance à dire que c’est la faute de leur voisin.
Pour Bobby, Matt et Kurtis, il faut arrêter d’entretenir l'illusion d'un niveau zéro
de rats en ville.
Je pense que ce qu'on n'aime vraiment pas des rats, c'est qu'ils sont un miroir sur notre comportement. Ils nous rappellent qu'il faut peut-être nettoyer notre environnement
, dit Kurtis Brown.
Pour ralentir l'invasion, l'humain doit changer ses propres comportements. Si les humains sont propres, les rats sont sous stress. Si on est négligents, ils prospèrent
, conclut Bobby Corrigan, qui espère qu’un jour les humains apprendront à coexister pacifiquement avec ces rongeurs.
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