Patrimoine? Oui, bien sûr! Création contemporaine? Non merci!
La ville de La Flèche, en France, compte parmi ses personnalités célèbres Jérôme Le Royer de la Dauversière (1597-1659), cofondateur de la congrégation des Hospitalières de Saint-Joseph et de Ville-Marie, devenue Montréal. La municipalité des Pays de la Loire d’environ 15 000 habitants a alimenté quelques manchettes au printemps dernier quand Romain Lemoigne, maire nouvellement élu du Rassemblement national (RN), classé à l’extrême droite, a annoncé qu’il amputait de 50 000 euros, soit du quart de son budget, l’enveloppe du centre associatif Le Carroi.
Le jeune candidat de 25 ans avait pourtant promis en campagne électorale de ne pas s’attaquer à la culture. Le centre a été obligé de réduire ses dépenses en supprimant plusieurs concerts gratuits. Le traditionnel festival d’arts de rue Les Affranchis a été maintenu début juillet, mais parce que les artistes participants ont comprimé leurs cachets. À la fin du même mois, le maire annonçait la résiliation de la convention décennale liant la ville au Carroi jusqu’en 2032.
« Ça tient pour cette année, pour cette saison, mais jusqu’à quand ?, demandent la présidente et le directeur du centre sur le site de l’organisme. Pourrons-nous, entre autres, faire un festival de rue l’été prochain ? Rien n’est moins sûr. » Le maire Lemoigne n’a pas répondu aux demandes d’entrevues du Devoir pour expliquer clairement ses choix.
Il n’y a pas que là que la donne change pour la culture. L’Observatoire national de l’extrême droite estime que 40 % des municipalités contrôlées par le RN ont pris des mesures d’économies ou de restrictions ciblant spécifiquement la culture, les festivals et les politiques de jeunesse.
À Béziers, Fréjus, Perpignan, Carpentras ou Monteux, les mairies deviennent des laboratoires des politiques culturelles de la formation qui pourrait prendre la présidence l’an prochain. Vauvert a annulé la subvention de 65 000 euros à son festival de jazz au profit de l’organisation de corridas et du groupe musical Chico & The Gypsies. À Orange, le maire a sabré les subventions aux Chorégies, un événement consacré à l’art lyrique. À Castres, la municipalité a mis fin à la diffusion de la pièce Passeport d’Alexis Michalik, retraçant le parcours d’un exilé, sous prétexte qu’elle faisait la « promotion » de l’immigration clandestine et donnait une mauvaise image de la police. La mairie de Castres n’a pas non plus répondu à la demande d’entrevue du Devoir.
Deux stress
Alors pourquoi ? Comment expliquer cette mutation en cours dans un pays réputé mondialement pour ses généreuses politiques culturelles ?
Vincent Guillon, professeur à l’Institut d’études politiques de Grenoble et codirecteur de l’Observatoire des politiques culturelles, répond en rappelant qu’il existe plusieurs manières de faire de la politique avec la culture et que les politiques culturelles sont maintenant soumises à un double stress.
Le premier stress est budgétaire, soit des baisses généralisées des subventions, une situation inédite en France, aux prises avec une immense crise des finances publiques. « La réduction touche le ministère de la Culture, qui baisse ses enveloppes depuis deux ans », dit en entrevue au Devoir le professeur, qui a fait un doctorat en cotutelle au Centre Urbanisation Culture Société de l’INRS, à Montréal. « L’impact se fait sentir sur les collectivités territoriales, de loin les principaux soutiens financiers de la vie culturelle en France. »
Une collectivité territoriale sur deux a vu ses budgets réduire l’an dernier. « La culture est assez dépriorisée des agendas politiques », résume le spécialiste.
Le second stress se rapporte à l’éclatement du consensus national qui existait autour de la culture depuis des décennies. « Peu importe la famille politique au pouvoir, les gouvernements successifs partageaient un certain nombre d’objectifs, de valeurs, une philosophie d’action en matière de politique culturelle, résume le professeur. On partageait aussi le principe d’une certaine distance du politique par rapport aux orientations des programmations. Ce consensus est en train de se fissurer. Des élus du RN veulent maintenant faire de la culture un marqueur politique. »
La rupture s’explique aussi par l’incompatibilité entre le projet politique global du RN et les valeurs portées par la culture depuis des décennies. « Le système culturel repose sur un idéal de pluralisme, de liberté de création, d’autonomie et de démocratie, autant de marqueurs contestés par le Rassemblement national », dit M. Guillon.
Trois piliers
Alors que « les élus avaient tendance jusqu’ici à se conformer », note M. Guillon, une nouvelle manière de « faire de la politique avec la culture » se développe, donc. Autrement dit, le RN propose une autre politique culturelle.
Le spécialiste la ramène à trois piliers :
Conservatisme. Le premier pilier accorde la priorité à des ancrages identitaires forts : le patrimoine, les traditions, la France éternelle et ses racines chrétiennes. Bref, tout ce qu’on peut déjà voir dans une émission comme Des racines et des ailes. « Ce conservatisme s’accompagne d’un rejet frontal de tous les sujets liés au genre, décoloniaux ou écologistes », ajoute le professeur.
Populisme. Le second pilier rejette l’élitisme au profit des goûts de la masse. « L’idée est de construire une politique culturelle à partir des goûts de chacun sur la base unique de l’audience. Le RN soutient une culture jugée majoritaire à partir de critères commerciaux. » Le financement favorise donc les têtes d’affiche du showbiz, les fêtes médiévales ou gauloises, etc. C’est « le goût du prince qui défend le goût des gens » en disqualifiant la création contemporaine sélectionnée par les professionnels du secteur.
Privatisation. Le troisième élément avance que les organismes publics de la culture sont mal gérés et que le soutien public brime la liberté culturelle des individus. Cette position débouche sur des propositions de privatisation, avec au premier chef la volonté ferme de démanteler l’audiovisuel public, qui concentre la hargne du RN.
« Il ne faudrait pas non plus donner l’impression d’un champ de ruines, tempère toutefois le spécialiste français en parlant des transformations récentes. Le système est fragilisé, il existe des disparités régionales fortes, mais il y a encore un socle dominant et des continuités. Ça ne veut pas dire que ce n’est pas inquiétant. Il y a un mouvement qui n’a pas encore tout grignoté le modèle. »
Une fenêtre d’Overton culturelle
La mise à mal du consensus autour du financement et de la gestion publique de la culture ne découle d’ailleurs pas seulement de la droite radicale. Ou alors certaines de ses idées percolent vers d’autres segments de l’hémicycle, comme si une fenêtre s’ouvrait pour rendre acceptable la remise en cause du consensus de la fin du XXe siècle.
La région Auvergne–Rhône-Alpes, sous la présidence de la droite classique, a largement favorisé le patrimoine ecclésiastique et les grands spectacles historiques (comme le projet Raconte-moi la France) au détriment de la création contemporaine. Le Musée d’art contemporain de Lyon et le théâtre Nouvelle Génération en ont fait les frais.
Dans la région de la Loire, contrôlée par une majorité de centre droit, les budgets de la culture ont fondu dans le cadre d’un plan d’économies de 100 millions d’euros décidé fin 2024. Un rapport vient de révéler que sur 442 porteurs de projets artistiques initialement aidés, plusieurs dizaines ont perdu plus de 15 % de leur budget global. La région donne maintenant la priorité au soutien des grands événements à fort potentiel touristique.
Des villes passées sous le contrôle des écologistes ont aussi réorienté en partie les politiques culturelles, par exemple pour conditionner l’aide à l’écoresponsabilité, prioriser les compagnies locales plutôt que les coûteuses affiches internationales et même s’éloigner en partie de la culture dite de prestige (comme l’opéra) pour favoriser les projets participatifs populaires.
« La croyance en l’utilité sociale de la culture semble s’amenuiser chez certains élus, note en terminant M. Guillon. Le désinvestissement peut lui-même devenir bénéfique politiquement si la culture est présentée comme la chasse gardée d’une élite. »
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