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Tuesday, October 20, 2026

Mais pourquoi Limoges ? Derrière l'hôtel de ville incendié, l'histoire singulière de la "Rome du Socialisme"

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Ce samedi 17 octobre, les manifestations contre la "vie chère" qui se sont tenues dans la plupart des villes françaises ont fait beaucoup parler en raison de la violence de certaines images. Des voitures brûlées, des magasins pillés, des rangées de CRS derrière des nuages de gaz lacrymogène…

Un jeune homme de 17 ans a eu la main arrachée par une grenade à Saint-Etienne, tandis qu’une jeune femme du même âge a perdu un œil à Mulhouse. Dans la police, près de 1000 membres des forces de l’ordre ont été blessés, selon les autorités. Les bilans font état de près de 2400 interpellations ce week-end en France, et près de 3000 magasins touchés par des dégradations ou des pillages.

Les magasins n’ont pas été les seuls bâtiments à avoir été dégradés. L’Office de tourisme de Lyon a également été incendié, la résidence préfectorale de Bordeaux a été saccagée tandis que la mairie de Lille a été dégradée. Mais ce sont les images de l’hôtel de ville de Limoges en proie aux flammes qui ont le plus fait parler au lendemain des événements. Ce mardi, les autorités françaises ont d’ailleurs annoncé avoir interpellé un suspect fiché S en France pour "son appartenance à l’ultragauche".

Alors que cette ville, liée dans l’imaginaire collectif à la porcelaine, est au centre de l’attention, on replonge dans le passé de cette "ville rouge", qui fut également surnommée un jour la "Rome du Socialisme".

Limoges, la "Rome du Socialisme"

De Limoges, on en connaît surtout la porcelaine. Durant la deuxième partie du 18e siècle, la découverte de gisements de kaolin, cette argile blanche nécessaire à la confection de la porcelaine, va transformer le travail dans la région et les travailleurs qui en vivent.

Au début du 19e, l’industrie porcelainière va se développer de plus en plus dans la région autour de Limoges en faisant appel à une main-d’œuvre très qualifiée, comme nous l’explique Philippe Grandcoing, historien qui a écrit plusieurs livres sur la ville limougeaude. "Ce sont des vraies artistes de la porcelaine, des peintres, des sculpteurs, des modeleurs… Ce sont des ouvriers qualifiés, cultivés et donc politisés, à une époque où le socialisme n’est pas le socialisme marxiste, celui de la lutte des classes, mais le socialisme des coopératives qui s’adresse à une élite ouvrière".

Cette industrie, qui fait appel au savoir-faire des ouvriers et non aux machines, comme le milieu du textile déjà transformé par la révolution industrielle, va alors être traversée de mouvements sociaux.

Celui qui vaudra à Limoges d’être dénommé la "Rome du Socialisme" surviendra en 1848, alors que Louis-Philippe, dernier roi des Français, abdique et débute alors la Seconde République. Au lendemain de cet événement, des ouvriers de la ville contestent les premières élections au suffrage universel masculin, leurs voix socialistes ayant été noyées par les voix plus conservatrices des électeurs de la campagne du département.

"Ils vont provoquer une émeute, s’emparer de la ville et gouverner pendant trois semaines, avec l’aide de la bourgeoisie alliée aux idées socialistes", explique l’historien. "C’est vraiment l’idée d’origine d’une ville qui a un ferment révolutionnaire". Cet événement est largement relayé dans la presse à l’époque et Pauline Roland, militante féministe, utilisera le sobriquet de "Rome du Socialisme" pour qualifier alors la ville de Limoges.

Les grèves de 1905 appuient l’idée d’une "ville rouge"

Le deuxième moment qui a eu un impact sur les esprits de l’époque avec cette idée de "Limoges rouge", s’est déroulé en avril 1905 alors que les entreprises porcelainières sont en proie aux grèves.

À l’époque, sur les presque 100.000 habitants qu’abrite la ville de Limoges, plus ou moins 10.000 sont des ouvriers travaillant dans l’industrie porcelainière. "On avait basculé dans un autre monde, celui des grandes entreprises avec certaines employant 1000, voir 2000 salariés. On est alors dans un modèle beaucoup plus marxiste, de lutte des classes."

À l’époque, les ouvriers en grève livrent un véritable combat avec les patrons sur la question des contremaîtres et de leur pouvoir au sein des entreprises. "C’est alors plutôt un prolétariat, et non plus une main-d’œuvre qualifiée, qui conteste le pouvoir patronal". Pour mater ces grèves, les patrons vont appliquer un "lock-out" de leur entreprise, mettant la quasi-totalité des travailleurs au chômage, sans ressource. "Cette grève, générale due à la décision des patrons, va donner lieu à des violences dans des manifestations qui entraîneront des arrestations. Une d’entre elles va dégénérer lorsqu’ils tentent de libérer par la force des prisonniers. Il y a vraiment une tentative d’assaut contre la prison, l’armée intervient, fait usage de ses armes et il y aura finalement un mort".

Une fausse idée de "ville rouge"

Ces nouveaux événements sociaux dans la ville vont avoir un écho dans la presse nationale et renforcer l’identité "rouge" de Limoges.

Pourtant, hormis ces deux dates clés de 1848 et 1905, l’historien ne qualifierait pas la ville de "fief du socialisme". "Entre les deux, il ne s’est quasiment rien passé et après 1905, à part une fidélité à un socialisme "municipale", modéré et anticommuniste sur certains aspects, qui a duré un siècle… Je trouve que parler de "ville rouge" est un peu abusif".

D’autant que les événements survenus à Limoges ne sont pas différents de la situation que vivait la France à l’époque, avec la révolution de février en 1848 qui a donné naissance à la deuxième république, ou les grèves traversant une partie de l’Europe en 1905.

Alors finalement, l’hôtel de ville de Limoges mise en feu, c’est le résultat de cette ville au passé rouge ? "Pour moi, il n’y a aucune ressemblance entre les événements de l’époque et maintenant. […] En 1848, comme en 1905, il y a la conjonction d’un phénomène local avec du national. Pour moi, ce qu’il s’est passé ce 17 octobre, ce n’est que la déclinaison locale d’un phénomène national. C’est-à-dire qu’il n’y a pas d’explication locale, à une violence qui serait plus forte qu’ailleurs. Je ne vois pas aujourd’hui ce qui caractériserait la société locale (celle de Limoges ; ndlr) de manière différente que la plupart des villes françaises".

Pour l’historien, alors que les mouvements du passé démontraient un certain espoir dans un changement prochain, ce n’est plus le cas dans la violence actuelle. "Il y a vraiment une explosion de colère, une forme de nihilisme, mais il n’y a pas vraiment de projet politique derrière comme en 1848 ou en 1905 où il y avait une doctrine et un espoir. C’est politique, parce que ça dit quelque chose de la désespérance de beaucoup de personnes, mais pour moi, il n’y a pas derrière de projet alternatif."

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