La fée Morgane n’était pas du tout une sorcière maléfique à l’origine : voici comment son histoire a basculé

Bien avant d'incarner la sorcière maléfique, la fée Morgane était une reine, une érudite et une spécialiste des sciences naturelles. Son évolution raconte autant l'histoire des légendes arthuriennes que celle des représentations médiévales de la magie.
Morgan le Fay est l'un des personnages les plus célèbres de la mythologie arthurienne. Puissante magicienne et, dans les versions les plus tardives de la légende, demi-sœur du roi Arthur, Morgane fut à la fois guérisseuse, mathématicienne, meurtrière, adultère et reine.
Dans les récits postérieurs, Morgane apparaît le plus souvent comme l'amante ou l'ennemie - parfois les deux à la fois - de plusieurs des plus proches alliés d'Arthur, notamment le chevalier Lancelot et le puissant enchanteur Merlin.
Son surnom, la fée Morgane, est généralement considéré comme dérivé des mots français et gaéliques désignant les fées, en référence à ses pouvoirs surnaturels.
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Les adaptations modernes de la légende arthurienne, comme la série Merlin de la BBC (2008-2012) ou la série irlando-canadienne Camelot (2011), perpétuent cette tradition. Elles font de la fée Morgane l'alliée de Mordred, le chevalier qui tue Arthur, les opposant tous deux au roi et à ses chevaliers dans de grandes batailles entre le bien et le mal.
Pourtant, en dehors de l'écran, l'histoire de la fée Morgane commence d'une tout autre manière.
Guérisseuse et mathématicienne
La fée Morgane apparaît pour la première fois vers 1150 dans un poème épique intitulé Vita Merlini (« La Vie de Merlin »), du clerc gallois Geoffroy de Monmouth.
Elle entre en scène lorsque Merlin conduit Arthur, mortellement blessé, jusqu'à Avalon - une île magique - dans l'espoir que Morgane puisse le guérir. Fait remarquable, ce voyage vers Avalon est le seul épisode de l'histoire de Morgane qui demeure pratiquement inchangé dans presque toutes les versions ultérieures de la légende.
Contrairement aux versions plus tardives, la première incarnation de la fée Morgane dans la Vita Merlini est entièrement positive. Reine d'Avalon, elle règne aux côtés de ses huit sœurs, dont elle est la plus belle.
Guérisseuse, elle est experte en phytothérapie et dans l'art des plantes médicinales. C'est aussi une métamorphe, capable de changer d'apparence, ce qui lui permet de se rendre dans les villes réputées pour être des centres du savoir dans l'Europe médiévale.
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Geoffroy de Monmouth précise également que Morgane enseigne les mathématiques à ses sœurs. Au XIIe siècle, cela signifie probablement qu'elle était formée aux mathématiques, à la gestion financière et à l'astronomie. Si presque toutes les femmes de la noblesse possédaient les connaissances mathématiques nécessaires pour administrer leur domaine, le niveau d'instruction attribué à Morgane est, lui, tout à fait exceptionnel.
Un tableau de la fée Morgane, réalisé par Frederick Sandys entre 1863 et 1864, la représente en train d’ensorceler un manteau. © Frederick Sandys, Wikimedia Commons, domaine public
Les pouvoirs que Geoffroy de Monmouth attribue à Morgane reflètent les premières formes de philosophie naturelle, l'ancêtre de la démarche scientifique. La philosophie naturelle cherchait à comprendre la nature et le monde qui nous entoure par le raisonnement plutôt que par la religion. Les pouvoirs de Morgane relèvent de deux grandes branches de cette philosophie naturelle : la science de la médecine et la science de la nécromancie selon la physique.
La première est assez explicite. La seconde, en revanche, ne consistait pas à ressusciter les morts, mais à étudier ce qui était possible ou impossible dans le monde naturel.
À une époque où la biologie et la physique n'existaient pas encore comme disciplines, nombre des phénomènes les plus simples - comme la formation des grenouilles à partir du frai - étaient considérés comme occultes. La capacité à maîtriser ces phénomènes relevait de ce que l'on considérait alors comme une pratique savante, et donc légitime, de la magie.
Cette première incarnation de la fée Morgane, bien que fictive, s'inspire en partie d'une femme médiévale bien réelle et extrêmement puissante : l'impératrice Mathilde, fille du roi Henri Ier. Geoffroy de Monmouth était un partisan de l'impératrice, ce qui a probablement influencé sa décision de présenter Morgane sous un jour favorable, comme une femme vertueuse et chaste.
Un changement de personnalité
À mesure que la matière de Bretagne est reprise par les romans de chevalerie français - un genre littéraire qui se développe entre le XIIᵉ et le XVᵉ siècle -, le personnage de la fée Morgane évolue. Elle demeure une guérisseuse aux pouvoirs extraordinaires, mais n'est plus la reine d'Avalon. Elle devient désormais la demi-sœur du roi Arthur, née de la même mère mais d'un père différent.
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Dans les textes un peu plus tardifs, son caractère s'assombrit : elle devient vindicative, jalouse et cruelle, utilisant désormais sa magie à des fins personnelles. Au lieu de soigner, elle se fait maîtresse des illusions et des enchantements, qu'elle emploie souvent pour piéger les chevaliers d'Arthur, en particulier Lancelot.
Dans un épisode du Lancelot-Graal, Morgane est repoussée par un chevalier épris d'une autre femme.
Furieuse, elle crée alors le Val sans Retour (ou Val des Faux Amants). Aucun homme ayant été infidèle à sa bien-aimée, ne serait-ce qu'en pensée, ne peut quitter cette vallée. Le sortilège dure des décennies, jusqu'à ce que Lancelot rompe l'enchantement et libère les prisonniers. Les textes de cette période attribuent également à Morgane des sortilèges de sommeil, qu'elle utilise notamment pour enlever Lancelot.
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Dans les récits plus tardifs, le personnage de Morgane s'assombrit encore davantage. Elle ensorcelle un manteau afin qu'il brûle vif quiconque le revêt, puis l'envoie au roi Arthur en guise de cadeau. Arthur est toutefois empêché de l'enfiler par la Dame du Lac, qui suggère au messager d'essayer lui-même le manteau. La tentative d'assassinat de Morgane échoue.
Cette évolution du personnage s'explique notamment par la transformation des croyances médiévales sur ce que signifiait être une sorcière dans l'Europe du Moyen Âge.
Puissante, indépendante et vindicative
Enfin, la nature même du roman de chevalerie a également contribué à façonner le personnage de Morgane. Ce genre littéraire obéissait à des codes stricts, dans lesquels un chevalier et sa bien-aimée devaient surmonter une série d'épreuves avant de pouvoir être réunis.
Morgane, personnage profondément indépendant, y compris lorsqu'elle est mariée, en vient ainsi à incarner l'obstacle sur la route du chevalier - autrement dit, l'antagoniste. Malgré cela, la fée Morgane demeure l'un des personnages les plus populaires et les plus fascinants de la légende arthurienne.
Puissante, indépendante et vindicative, la fée Morgane a fixé l'archétype de la sorcière. Son influence se retrouve aujourd'hui partout, des contes de fées aux comics : de la fée maléfique de la Belle au bois dormant à la Sorcière blanche des Chroniques de Narnia, sans oublier ses propres apparitions dans les univers DC et Marvel. Elle est sans doute la sorcière médiévale la plus célèbre de notre imaginaire collectif.
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