«Ce que le monde méprise»: l’empathie est morte, vive l’empathie !
« La faiblesse fondamentale de la civilisation occidentale est l’empathie. » C’est avec cette déclaration d’Elon Musk que Maïka Sondarjee ouvre Ce que le monde méprise. Alors que le milliardaire voit dans l’empathie une vulnérabilité, la politologue choisit d’y voir au contraire une manière de retisser les liens qui nous unissent.
Maïka Sondarjee parle vite. Les idées s’enchaînent sans temps mort, de la politique internationale à l’état du débat public, de la recherche à l’expérience personnelle. Professeure agrégée à l’Université d’Ottawa, formée en journalisme puis en science politique, elle collabore au Devoir depuis 2020.
Son nouveau livre rassemble plusieurs de ses chroniques des dernières années et quelques textes inédits. Guerres, migrations, inégalités, autoritarisme, effritement du multilatéralisme : lus de bout en bout, ces textes composent un portrait particulièrement dur de notre époque. « Une fois que tu te mets à voir la souffrance, tu ne peux pas t’empêcher de la voir », constate-t-elle. Une chronique, isolée, est une chose ; réunies dans un même volume, ces catastrophes donnent parfois le vertige.
Le titre pourrait d’ailleurs faire croire à un livre empreint de désespoir. Il l’est beaucoup moins que son autrice, qui se décrit comme foncièrement optimiste, ne l’aurait peut-être imaginé. Elle dit continuer à voir des « poches d’optimisme et de résistance » et des mouvements de solidarité capables de se former lorsque l’indifférence devient intenable.
Une empathie politique
« L’empathie, c’est un projet politique », fait-elle valoir — cela dépasse largement le fait de ressentir de la compassion. Pour l’autrice, l’empathie se trouve à la base de nos services publics, de la redistribution et, plus largement, de notre capacité à imaginer un « nous » qui ne soit pas bâti contre quelqu’un.
Reste un problème : notre empathie est loin d’être distribuée également. Nous sommes plus facilement touchés par les personnes auxquelles nous nous identifions. Dans le livre comme dans l’entretien, Sondarjee revient sur cette hiérarchie spontanée de l’attention. Pourquoi la mort de quelques milliardaires partis explorer l’épave du Titanic a-t-elle suscité une fascination mondiale, tandis que des migrants meurent régulièrement dans la Méditerranée dans une relative indifférence ?
« Ce n’est pas juste une question raciale », précise-t-elle. La classe sociale, la proximité culturelle ou le sentiment d’appartenance modulent aussi notre capacité à nous reconnaître dans l’autre.
Le défi consiste donc à élargir le cercle de ceux dont nous nous sentons responsables.
C’est aussi ce qui a modifié sa manière d’écrire. L’universitaire reste attachée aux données et aux faits, mais les années de chronique lui ont appris que les statistiques ne suffisent pas toujours à rendre une réalité sensible. Elle raconte désormais davantage les individus derrière les phénomènes politiques.
Quand quelque chose lui « pogne au cœur » et « [qu’elle] fait juste l’écrire rapidement », explique-t-elle, ce sont souvent les textes qui trouvent le plus grand écho.
La chronique lui permet de se lancer dans une écriture plus incarnée, plus personnelle, parfois moins chargée des précautions de l’article scientifique. L’objectif est ici de créer un lien avec le lecteur, là où les catégories politiques et les chiffres risquent de produire de la distance.
Écrire pour ceux qui viennent après
La maternité a contribué à radicaliser sa position comme citoyenne, mais aussi comme écrivaine. Depuis qu’elle est mère, dit Maïka Sondarjee, la politique internationale ne lui arrive plus de la même façon.
Dans plusieurs textes, elle met en regard la sécurité de ses propres enfants et celle d’enfants pris dans les guerres. Dans « Ma fille ne connaîtra jamais la guerre », elle juxtapose les gestes ordinaires de la vie familiale aux récits d’enfants palestiniens tués, blessés ou affamés. Le procédé est délibéré : réduire la distance entre « nos » enfants et ceux dont la souffrance risque autrement de devenir une statistique.
« Je me battais avant pour plus d’égalité, mais, maintenant, ça a pris une tournure tellement personnelle », dit-elle.
La maternité l’a aussi incitée à porter son regard vers l’avenir. Que produiront, dans vingt ou trente ans, les décisions politiques prises aujourd’hui ? Quel monde laissera-t-on aux enfants qui y vivront ? La crise climatique, le logement ou les services publics prennent une autre dimension lorsque le temps politique ne se limite plus au prochain budget ou à la prochaine élection.
L’empathie, dans cette perspective, doit aussi s’étendre « aux gens dans le futur ».
Cette volonté de faire perdurer les liens explique en partie la naissance du livre. C’est Maïka Sondarjee elle-même qui a proposé de rassembler ses chroniques. Elle trouvait dommage que des textes publiés dans le journal disparaissent aussi rapidement de la conversation publique.
Des lecteurs lui racontaient pourtant les avoir conservés, envoyés à un proche ou même utilisés en classe. En replongeant dans ses propres archives, elle a redécouvert des textes qu’elle avait presque oubliés. Une pensée écrite dans l’urgence de l’actualité peut ainsi rester imprimée, être relue, circuler autrement.
Et malgré les 200 pages portant sur la guerre, les inégalités et les vies que l’on préfère parfois ne pas voir, Ce que le monde méprise ne se termine pas sur un ton de désespoir. L’autrice met plutôt en avant le Chardi Kala, concept sikh qu’elle traduit par un « optimisme provocateur ».
« On se bat pour quoi si on n’a pas d’optimisme ? » se demande-t-elle.
Le paradoxe ramène à Musk et aux premières pages du livre. Si l’empathie est une faiblesse, Maïka Sondarjee semble bien décidée à la revendiquer. Non pas comme une sensibilité confortable, mais comme ce qui oblige encore à regarder la vie des autres comme si elle nous concernait.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.