«Turandot»: princesse de glace, spectacle givré
Le spectacle de Turandot à l’Opéra de Montréal fait table rase du folklorisme pour recentrer la morale de l’opéra en une victoire de l’ouverture démocratique contre le totalitarisme.
« Dans trois semaines, on brûle tout. » En octobre 2022, Le Devoir titrait « Quand l’opéra part à la casse », un article racontant la destruction des décors et des costumes de productions pourtant glorieuses. En tête de liste, Turandot du tandem québécois Barbe et Doucet. Le motif ? Un manque de débouchés, « Avec le mouvement woke, des opéras de type Turandot, Butterfly, Otello, les opérettes Mikado ou Le pays du sourire, tout ce qui a le moindre risque de se faire attaquer, car considéré comme raciste ou sexiste par certains, est mis au ban », disait Renaud Doucet, qui plaidait pour la patience à l’orée du centenaire de la mort de Puccini en 2024 et de la création de Turandot en 2026.
La parade suprême — que l’on qualifiera, comme on le souhaitera, de la plus maligne, de la plus lâche, ou de la plus perverse qui soit — se retrouve cette semaine sur les planches de l’Opéra de Montréal (OdM), qui, pour souligner le départ de Michel Beaulac, 37 ans de service, dont 20 comme directeur artistique, s’est fait coproducteur (avec Washington et Dallas) de la chose.
No man’s land
Les promoteurs du spectacle Shen Yun, apôtres de la « Chine millénaire », en avaleraient leurs croissants de travers. La grande muraille fait place à une sorte d’usine à gaz (magnifiquement éclairée) avec des échafaudages et des passerelles. En prélude aux énigmes, des jeunes femmes dansent en uniformes bolcheviques avec un caftan cosaque.
C’est ça, l’astuce : le livret parle de Pékin, mais ce n’est plus la Chine, c’est un no man’s land totalitaire fictif (on insiste bien en arborant un drapeau imaginaire à trois cercles) des années 1950. Ping, Pang et Pong, patronymes offensants, renommés « intendant », « cuisinier » et « chancelier », y ont leurs bureaux.
Mais le « chef-d’œuvre » nous est réservé pour l’acte final. Le dénouement serait incohérent, sexiste, et il serait intolérable que Turandot, dite « la princesse de glace », succombe au charme de Calaf après un simple baiser. On a donc profité du fait que Puccini n’a pas terminé son opéra pour jeter en même temps le livret original et commander une fin réécrite et recomposée, calibrée à l’américaine pour distiller de la grosse morale géopolitique. La despote sanguinaire s’y métamorphose en déesse de la miséricorde grâce aux vertus d’un prince pacificateur, sous les hourras d’un peuple subitement affranchi. Au moment où le baiser hollywoodien scelle la farce au terme d’un duo inspiré d’Isolde et Tristan (soyons modernes), on applaudit dans la salle.
C’est Turandot revu par Broadway : il ne manque que l’hélicoptère de Miss Saïgon pour survoler les tourtereaux et les arroser de grains de riz (pardon : trop connoté), avant de lâcher une nappe de napalm sur la guillotine.
Pour ce qui précède, certes, les scénographies industrielles et métalliques ont déjà été en vigueur pour introduire distanciation et universalisation (Bieito, Pountney). Mais on n’a certainement encore jamais vu Ping, Pang et Pong jouer au rugby avec la tête d’un décapité ficelée dans un sac de jute, ni une foule implorer la Lune la face écrasée contre le sol. Il se passait sur scène pas mal de choses un peu dingues et improbables.
Morale
Dans la fosse, un chef aguerri, mais peu enclin aux élans, nous a révélé plusieurs très étranges accords avant la montée d’Altoum au trône. Sur scène, le spectacle a changé de dynamique lorsque Maida Hundeling est apparue. Elle est une vraie Turandot, avec tout le volume requis, même si, au début, certaines notes sont attaquées par en dessous. Même bonheur avec Raymond Aceto, Timur parfait.
Kirsten MacKinnon a été formidable sur son 2e air de Liù et plus nerveuse sur son premier. Andrea Shin, dans Calaf, est passé à côté des actes I et II, se battant pour exister et chanter une ligne vocale (« Non piangere Liù », médiocre), avant de revenir transfiguré après la pause. Le trio ministériel anonymisé fait son office avec des moyens honorables, mais Mikelis Rogers, choisi il y a quelques mois par Francis Choinière pour chanter Ping, surpassait facilement Nathan Keoughan.
Le Devoir (DMag du 19 septembre) a laissé la parole aux instigateurs de la chirurgie dramatique finale. Ils mettaient le doigt sur une incohérence jugée sexiste. Mais l’opéra, en général, est truffé d’incohérences. Si l’on commence à réécrire le répertoire au nom des sensibilités de l’heure, où s’arrêtera le massacre ? Pourquoi tolérer chez Francesca Zambello, Susan Soon He Stanton et Christopher Tin ce que l’on reprochait hier à Leo Muscato lorsqu’il faisait abattre Don José par Carmen pour dénoncer les féminicides ?
Le philosophe Raphaël Enthoven a donc raison plus que jamais : « On dénature une œuvre quand on veut lui imposer un filtre qui relève de la morale. La morale n’a rien à voir avec l’art. » Il est encore plus juste dans ce lapidaire constat : « Ce qui est terrifiant, c’est que le censeur se vit désormais comme un héros. Au XIXe siècle, les conservateurs étaient réactionnaires. Aujourd’hui, paradoxalement, les conservateurs sont progressistes. Ils font valoir, imposent, croient qu’ils font évoluer une œuvre, alors qu’ils ne font que la réduire en l’amputant de son immoralisme. »
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