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Saturday, October 24, 2026

Les valeurs stratégiques de Mark Carney

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Le premier ministre fédéral, Mark Carney, a repris sa tournée mondiale cette semaine dans le but de diversifier les partenariats économiques du Canada alors que les négociations visant la conclusion d’un nouvel accord commercial avec les États-Unis demeurent au point mort. Mais plutôt que de renforcer son argument en faveur de sa mission de diversification, le voyage de M. Carney en Turquie aura finalement eu pour effet de souligner les contradictions inhérentes à une stratégie économique consistant à remplacer un partenaire commercial qui ne respecte pas ses accords commerciaux par des partenaires dont le respect des valeurs que le Canada prétend défendre laisse cruellement à désirer.

Sous son président, Recep Erdoğan, la Turquie est devenue un symbole probant du recul démocratique que connaissent de nombreux pays du monde. M. Erdoğan a procédé plusieurs fois à des réformes constitutionnelles qui ont eu pour effet d’augmenter son pouvoir sur les tribunaux et les médias. Les opposants au Parti de la justice et du développement sont régulièrement emprisonnés. Dans les dernières semaines, prétextant une lutte contre l’obscénité, les autorités turques ont procédé à une vague d’arrestations de membres de la communauté LGBTQ+. Ce qui n’a pas empêché MM. Carney et Erdoğan d’affirmer, jeudi, dans une déclaration commune, que leurs pays, tous deux membres de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), « sont unis par les valeurs qu’ils partagent, notamment les droits de la personne, les libertés individuelles, la démocratie et la primauté du droit ».

Depuis son fameux discours prononcé en janvier dernier à Davos, où il a appelé à la création d’alliances entre les pays intermédiaires pour faire contrepoids à l’hégémonie des grandes puissances, M. Carney est célébré sur toutes les tribunes. Le premier ministre canadien serait l’anti-Trump dont plusieurs rêvent alors que les leaders de la plupart des autres pays développés évitent soigneusement de provoquer le président américain par pure peur de représailles. Cependant, le voyage de M. Carney illustre les limites de sa stratégie cherchant à fédérer les puissances moyennes en exposant l’hypocrisie — le mot n’est pas trop fort — dont il fait preuve en se rapprochant d’autocrates du genre de M. Erdoğan.

En point de presse vendredi, à Istanbul, M. Carney a défendu le nouveau « partenariat stratégique » entre le Canada et la Turquie en affirmant qu’il conduit à la protection des droits des membres de la communauté LGBTQ+ au Canada. « Pour y parvenir, nous devons notamment être un pays véritablement souverain. Et pour devenir un pays véritablement souverain et renforcer notre souveraineté, nous devons nouer un large éventail de partenariats à travers le monde », a-t-il souligné, tout en ajoutant que « l’engagement n’équivaut pas à l’approbation ». Or, par quelle logique peut-on prétendre protéger les droits démocratiques au Canada en vendant des armes et des réacteurs nucléaires à des pays qui bafouent systématiquement les droits fondamentaux de leurs propres citoyens ?

M. Carney serait plus conséquent avec lui-même en promouvant un rapprochement entre le Canada et l’Union européenne (UE), dont les valeurs démocratiques convergent véritablement. On s’attend à des avancées vers un accord lors du sommet Canada-UE qui aura lieu cette semaine à Montréal. Mais, là encore, il y a tout un écart entre la rhétorique de M. Carney, celle de la présidente de l’UE, Ursula von der Leyen, et la réalité en raison d’une montée du protectionnisme au sein même de l’UE. La proposition de Mme von der Leyen de conférer au Canada le statut de « membre associé » de l’UE est perçue comme prématurée par plusieurs pays membres, dont l’Allemagne et la France, d’autant plus qu’un tel statut n’existe actuellement pas et que sa portée demeure on ne peut plus floue.

Le globe-trotter qu’est M. Carney a beau vouloir troquer Washington pour Bruxelles, les obstacles à une plus grande intégration économique entre le Canada et l’UE sont substantiels. Parlez-en aux producteurs de porc et de bœuf canadiens, qui peinent toujours à percer le marché européen, près de dix ans après l’entrée en vigueur de l’accord de libre-échange Canada-UE (AECG), en raison des barrières non tarifaires que constituent les restrictions européennes sur l’utilisation des hormones et d’autres règlements sanitaires. D’ailleurs, pas moins de dix pays membres de l’UE, dont la France et l’Italie, n’ont toujours pas ratifié cet accord, ce qui retarde l’entrée en vigueur de ses dispositions en matière de protection des investissements. Comme le fait remarquer Angelo Katsoras, analyste des enjeux géopolitiques à la Banque Nationale du Canada, « les difficultés auxquelles s’est heurtée la ratification de l’AECG soulignent les défis politiques que tout nouvel accord commercial ambitieux aurait probablement à surmonter ».

À la veille d’un sommet Canada-UE qui ne passe pas inaperçu à Washington, l’analyste suggère que toute nouvelle initiative économique avec l’UE soit soumise à un « test simple » : « Va-t-elle diversifier les débouchés économiques du Canada et renforcer sa résilience sans mettre en danger son accès, ou ses perspectives d’un meilleur accès, aux États-Unis, qui sont de loin le plus important marché d’exportation du Canada ? »

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