«Terre des Hommes»: les mirages humanistes
L’image qui nous reste de Terre des Hommes, présenté à Premier Acte par le Théâtre du Nordet et le Théâtre de la Bacaisse, est un désert sous un immense ciel rempli d’étoiles, où des mots apparaissent en grappes.
Les passages d’un avion miniature illuminé, d’un fennec à queue de plume, d’un papillon géant, donnent aux dunes de tissu une touche de magie. Deux manipulatrices, Pascale Bergeron Chiasson et Constance Gosselin, y agissent comme des fées rieuses, autour de David Biron, qui interprète Antoine de Saint-Exupéry en plus de signer l’adaptation.
Percées philosophiques
Dans Terre des Hommes, l’humaniste raconte des souvenirs, des péripéties de ses camarades aviateurs, son écrasement en plein Sahara, tout en ponctuant ses récits de pensées sur les liens, l’industrialisation, la nature.
L’adaptation libre de David Biron retient l’essentiel de ce recueil d’essais philosophiques et autobiographiques. Elle y greffe d’autres extraits de la correspondance de Saint-Exupéry, comme cette phrase écrite avant sa disparition en mer : « La termitière future m’épouvante. Et je hais leur vertu de robots. Moi, j’étais fait pour être jardinier », qui sonne encore terriblement juste, 80 ans plus tard.
Nécessairement, l’adaptation élague certaines réflexions plus complexes pour laisser place aux silences, aux gestes de la survie, et aux émotions à fleur de peau. Le jeu de Biron, par ricochet, manque un peu de nuances et d’ancrage : on le voit rieur, ébloui, fâché, étourdi, désespéré en teintes bien appuyées, l’œil humide, le regard lointain. Dans les tirades, il récite en reprenant souvent la même mélopée, ce qui donne peu de prise au public pour saisir des phrases au vol.
Poésie scénique
Sur scène, la poésie fleurit avec presque rien. Des mélodies au piano surgissent comme des vagues. Les lumières dansent et se tamisent. Des vêtements de lin se marient aux dunes. Un coffre à outils devient le décor et fournit les protagonistes (représentés par des tournevis, pinces, fils) d’une visite dans une maison marquée par le temps, où la nature et les animaux ont repris leurs droits.
Orchestrés avec fluidité, ces manipulations et effets sont des aspects réussis de la mise en scène de Nicola Boulanger et Melissa Bouchard. Certains déplacements plus tatillons et quelques flottements créent toutefois l’impression que le spectacle manque de rythme et que la tension, dans l’attente des secours, se relâche parfois trop.
Les projections mêlent des styles éclectiques. Outre les ciels, texturés et enveloppants, des dessins de lignes ou en aplats de couleurs créent un effet bédéesque moins heureux. Quant aux images de constellations qui reproduisent des objets qu’on voit sur scène, elles créent une redondance peu utile.
Malgré quelques poches d’air, l’enchantement opère : la production fait naître l’envie de revisiter les mirages humanistes, et de relire Terre des Hommes.
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