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Sunday, October 4, 2026

Avec l’IA, les fausses images de la faune prolifèrent

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Non, les tigres ne vivent pas à l’état sauvage en Afrique. Pas plus que les dauphins roses ne lorgnent les côtes de la Caroline du Nord.

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Sur la photo, une femelle orang-outan tient un léopard nébuleux dans ses bras. Le texte accompagnant l’image raconte que, deux ans plus tôt, le primate avait adopté deux léopards alors qu’ils étaient âgés de 3 mois. La photo aurait été prise par Amelia Toh-Ramirez, chercheuse au Danau Girang Field Centre, un organisme de conservation situé en Malaisie.

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DU DANAU GIRANG FIELD CENTRE

Une image imitant le résultat d’une photo prise avec une caméra de surveillance. Cette image produite avec l’IA a été dénoncée par le Danau Girang Field Centre, un organisme de conservation situé en Malaisie.

Mais cette image – qui a fait fureur sur les réseaux sociaux au printemps – a été produite avec l’intelligence artificielle, soutient l’organisme. Son auteure présumée, si elle existe, ne travaille pas pour le Danau Girang Field Centre. « Même si cette image peut paraître attendrissante, elle représente une impossibilité biologique. Dans la nature, les orangs-outans et les léopards nébuleux ne se câlinent pas. Les léopards sont des prédateurs naturels et une telle interaction serait dangereuse et non pas photogénique », a précisé l’ONG dans une publication sur sa page Facebook.

Sur Facebook, il est d’ailleurs impossible de tenir le compte du nombre de pages publiant des photos d’animaux, souvent trop mignonnes pour être vraies. Le recours à l’intelligence artificielle générative pour réaliser les mises en scène les plus originales est en hausse fulgurante.

« Facebook, c’est pollué d’images fabriquées par l’IA », relève Jean-Simon Bégin, photographe animalier reconnu pour ses images de la faune sauvage. Il dit voir régulièrement des photos faites avec l’IA obtenir des milliers de « j’aime » sur cette plateforme. Certains de ces comptes ont des dizaines de milliers d’abonnés et publient des images en rafale.

C’est vraiment la place où les images avec l’IA sont en pleine croissance.

Jean-Simon Bégin, photographe animalier

Et le recours à l’IA pour générer des images gagne en popularité dans plusieurs sphères. Au cours de l’été, des citoyens des Laurentides se sont plaints de voir en première page de leur bulletin municipal l’image d’un plongeon huard vraisemblablement produite par l’intelligence artificielle.

PHOTO TIRÉE DE L’INTERNET

L’Express, bulletin municipal du canton de Gore, dans les Laurentides. On y voit en première page une image vraisemblablement produite par l’IA.

Si l’IA est si attirante, c’est notamment en raison de la vitesse à laquelle elle peut générer des photos d’animaux, dont certains sont rarement observés par l’homme. Pour le documentaire Planet Earth, diffusé en 2006, l’équipe a mis des années à obtenir des images du léopard des neiges. Il suffit dorénavant de quelques secondes avec l’IA pour obtenir des images semblables.

Des impacts pour la science

Le phénomène est si populaire qu’il préoccupe les experts. Dans une lettre ouverte publiée dans la revue Nature, en juillet dernier, des scientifiques s’inquiètent de voir des outils de science participative être inondés par des images générées ou modifiées par l’intelligence artificielle.

Ces bases de données servent à beaucoup de recherches, entre autres pour brosser le portrait le plus fidèle possible de nombreuses espèces menacées de disparition. Si les données disponibles sont moins fiables, la validité des conclusions sera nécessairement remise en question, craignent les experts.

Le phénomène inquiète aussi des chercheurs qui s’intéressent à la protection de la biodiversité, dont José Guerrero-Casado, professeur au département de zoologie de l’Université de Cordoue, en Espagne.

  • À l’été 2024, plusieurs photos d’un dauphin rose au large de la Caroline du Nord ont circulé sur les réseaux sociaux. L’espèce existe réellement, mais vit exclusivement dans des rivières d’eau douce de l’Amérique du Sud. On retrouve également une autre espèce de dauphin rose en Asie.

    IMAGE GÉNÉRÉE PAR L’IA TIRÉE DE FACEBOOK

    À l’été 2024, plusieurs photos d’un dauphin rose au large de la Caroline du Nord ont circulé sur les réseaux sociaux. L’espèce existe réellement, mais vit exclusivement dans des rivières d’eau douce de l’Amérique du Sud. On retrouve également une autre espèce de dauphin rose en Asie.

  • Une image produite avec l’IA montre un photographe avec un tigre sur son dos alors qu’on aperçoit en arrière-plan un éléphant, une girafe et un zèbre. Or, il n’y a pas de tigres en Afrique, où l’on retrouve évidemment des girafes et des zèbres.

    IMAGE GÉNÉRÉE PAR L’IA TIRÉE DE FACEBOOK

    Une image produite avec l’IA montre un photographe avec un tigre sur son dos alors qu’on aperçoit en arrière-plan un éléphant, une girafe et un zèbre. Or, il n’y a pas de tigres en Afrique, où l’on retrouve évidemment des girafes et des zèbres.

  • Après une tempête en Birmanie, qui a provoqué d’importantes inondations, de fausses photos d’éléphant ayant grimpé dans des arbres pour se mettre à l’abri ont abondamment circulé sur les réseaux sociaux.

    IMAGE GÉNÉRÉE PAR L’IA TIRÉE DE FACEBOOK

    Après une tempête en Birmanie, qui a provoqué d’importantes inondations, de fausses photos d’éléphant ayant grimpé dans des arbres pour se mettre à l’abri ont abondamment circulé sur les réseaux sociaux.

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Dans une étude qu’il a publiée en 2025 dans la revue Conservation Biology, il conclut notamment que cette pratique pourrait polluer les bases de données utilisées par les scientifiques pour étudier différentes espèces animales. Des plateformes de science citoyenne comme Merlin Bird ID seraient particulièrement vulnérables face à l’IA.

Une inquiétude partagée par Maxim Larrivée, directeur de l’Insectarium de Montréal. L’entomologiste a cosigné une étude en 2024 qui établit un modèle de surveillance d’insectes nocturnes avec l’aide d’un outil d’intelligence artificielle. Il ne diabolise donc pas l’IA, qui peut faire avancer la science dans certains cas, mais s’inquiète néanmoins de ses dérives.

Ça pourrait être un enjeu pour nous, ces fausses photos pourraient se retrouver dans nos jeux d’images qui servent à entraîner notre modèle d’IA. Ça va demander une vigilance supplémentaire de nos équipes.

Maxim Larrivée, directeur de l’Insectarium de Montréal

L’autre danger, selon M. Larrivée, c’est qu’en créant des images de la nature qui ne sont pas réelles, on va finir par créer des doutes face à celles qui sont vraies. Notre rapport au monde naturel pourrait être affecté, ajoute l’entomologiste.

Efforts de conservation en péril

Des images pourraient même persuader le public qu’il peut approcher certains animaux sauvages sans risque. Dans une entrevue récente accordée à l’Agence France-Presse, José Guerrero-Casado rappelle le cas d’une femme qui a été attaquée par un léopard alors qu’elle s’approchait de l’animal pour le prendre en photo.

En Inde, une vidéo générée par l’intelligence artificielle et montrant un tigre attaquant un homme pourrait mettre en péril des décennies de mesures de conservation déployées pour protéger cette espèce mythique, qui a déjà frôlé l’extinction. Des experts craignent notamment que les autorités abandonnent des mesures de protection du tigre si la population en vient à croire que des individus de cette espèce s’en prennent régulièrement aux humains.

Le volume de photos et de vidéos générées sur les réseaux sociaux fait en sorte qu’il est de plus en plus complexe pour le public de distinguer le vrai du faux.

Ça devient difficile de demander aux gens de vérifier les sources de chaque image.

Jean-Simon Bégin, photographe animalier

Avec son expérience, il affirme être encore capable de détecter les images d’animaux produites avec l’IA, mais il reconnaît que le public peut être dupé plus facilement. Bien que certaines images illustrent des scènes qui ont peu de chances de se produire dans le monde naturel… « Un harfang des neiges avec ses petits sur son dos en plein vol, est-ce que ça se peut ? »

La clé repose sur la transparence, estime Maxim Larrivée. « Il va falloir que chaque image produite avec l’IA soit identifiée très clairement. C’est la première chose à faire : la transparence. Il faut faire un bon usage éthique de ces outils-là parce qu’ils sont déjà partout. »

Comment détecter une photo générée par l’IA ?

D’abord, un œil averti peut détecter certaines incohérences dans une image, mais encore faut-il savoir quoi chercher. En photo animalière, une personne ayant des connaissances sur la faune peut avoir une longueur d’avance. Sinon, il existe divers outils pour vérifier si une photo a été produite ou non avec une intelligence artificielle générative. On peut notamment recourir à l’outil « Fake news debunker InVID WeVerify VeraAI1 », offert pour le navigateur Chrome, ou au site Content Credentials2, qui permettent de soumettre une image pour vérification. Ces outils ont leurs limites néanmoins et un résultat négatif ne permet pas toujours de conclure qu’une image est authentique.

1. Consultez l’outil d’InVID (en anglais) 2. Consultez le site Content Credentials

Un sondage maison auprès d’experts

La Presse a mené une petite expérience non scientifique avec le Regroupement Québec Oiseaux. Avec la collaboration du directeur général de l’organisme, Jean-Sébastien Guénette, une dizaine de personnes de son équipe ont participé à un sondage maison. Dix images leur ont été soumises, dont six avaient été produites avec l’IA. Les participants devaient identifier les photos générées par l’intelligence artificielle.

« Le score moyen a été de 7 sur 10. La seule qui a eu une note de 10 sur 10 se considère comme de niveau intermédiaire dans l’observation de la faune, mais elle m’a écrit qu’elle avait trouvé ça vraiment difficile comme exercice, et qu’elle avait changé plein de fois d’idée », signale Jean-Sébastien Guénette.

En savoir plus

  • 20 à 60
    En moyenne, générer une seule image avec l’IA requiert de 20 à 60 fois plus d’énergie qu’une simple requête texte. C’est l’équivalent de laisser une ampoule DEL strandard allumée pendant 40 à 120 minutes.

    Source : Power Hungry Processing : Watts Driving the Cost of AI Deployment ?, 2024

    30 milliards
    Depuis l’arrivée des outils d’intelligence artificielle grand public, en 2022, 30 milliards d’images générées par l’IA auraient été produites. On estime que 80 millions d’images avec l’IA seraient générées chaque jour.

    Source : Imagera AI

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