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Wednesday, October 21, 2026

Verushka Lieutenant-Duval et le « mot en n », « une blessure ouverte »

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Elle se promène enfin dans les rues de Montréal sans être reconnue.

L’effet du temps qui passe, se dit-elle.

Sa photo avait quand même circulé dans presque tous les journaux du pays. Et il faut dire qu’avec un nom comme le sien, difficile de se faire oublier. Verushka Lieutenant-Duval, ce n’est pas Sylvie Tremblay, fait remarquer l’un de ses anciens collègues.

Mais certaines blessures sont demeurées ouvertes.

À l’automne 2020, la chargée de cours était suspendue temporairement à l’Université d’Ottawa (UO) pour avoir prononcé le mot en n  dans un cours donné en anglais. L’objectif? Montrer comment une communauté avait réussi à se réapproprier un mot historiquement péjoratif pour lui donner un sens nouveau.

Heurtée par le mot, une étudiante se plaint au doyen de la Faculté des arts, qui sanctionne Mme Lieutenant-Duval avant même l’enquête, une décision lourdement critiquée.

Le débat sur la liberté universitaire et sur le choix des mots qui éclate aussitôt après a opposé des étudiants et des professeurs à l’UO. Universitaires, ils n’ont pas sorti les poings, mais plutôt les plumes. Des lettres, des pétitions, même des livres ont été rédigés.

La controverse a animé les discussions jusque sur la scène politique fédérale.

Verushka Lieutenant-Duval et son employeur se sont ramassés en arbitrage, qui s’est conclu par une entente dont le contenu demeure à ce jour confidentiel.

La couverture du livre « Libertés malmenées » de Leméac Éditeur

Les professeurs qui s’étaient portés à la défense de Verushka Lieutenant-Duval ont publié un livre intitulé Libertés malmenées : Chronique d’une année trouble à l’Université d’Ottawa.

Photo : Radio-Canada / Photo : Leméac Éditeur

L’éternelle chargée de cours?

Je suis passée par différentes étapes, mais je pourrais dire qu’il y a encore une forme de colère, de sentiment d’avoir été utilisée, d’avoir été un bouc émissaire pour une cause idéologique, dit Verushka Lieutenant-Duval, qui nous a accordé sa première entrevue depuis très longtemps. C’est un sentiment aussi d’avoir un peu perdu au moins cinq ans de ma vie.

Celle dont la vie a été complètement bousculée il y a six ans est aujourd’hui chargée de cours en histoire de l’art à l’Université du Québec à Montréal, à l’Université du Québec en Outaouais et à l’Université de Sherbrooke.

L'historienne précise : Si j’enseigne dans plusieurs universités, c’est parce que je suis chargée de cours.

J’ai dû faire le deuil de la carrière de professeure dont je rêvais, dit-elle. La controverse a tellement occupé d’espace mental et d’énergie que je n’ai pas eu la force de publier ou d’écrire. [...] Ça a affecté mon curriculum vitae.

C’est encore très frais pour moi, j’y pense chaque jour. Une distance se crée entre moi aujourd’hui et la Verushka de l’époque, mais c’est encore bien présent.

Verushka Lieutenant-Duval est aussi agente de relations de travail au syndicat des professeurs enseignants de l’UQAM, une manière de retransmettre, dit-elle, de mettre à profit cette expérience hyper négative.

Car en 2020, l’un des éléments qui lui ont permis de tenir le coup était l’appui de son syndicat. Je consacre mes énergies maintenant à redonner un peu ce qu’on m’a donné durant mon combat contre l'administration de l’Université d'Ottawa.

Si elle réussit, tant bien que mal, à surnager dans le milieu universitaire, à l’UO, certains professeurs qui l’avaient appuyée n’ont pas retrouvé l’énergie perdue lors du combat.

L’UO, de son côté, nous assure que des mécanismes ont été mis en place pour mieux protéger les libertés d’expression et académique. Un comité peut notamment être convoqué par les dirigeants universitaires si jamais des préoccupations sont soulevées.

Retraites précipitées

En 2020, moins d’un mois suivant l’incident, 34 professeurs signaient une lettre en soutien à Verushka Lieutenant-Duval. Selon eux, deux choses étaient confondues par ses détracteurs : le racisme et le rôle d’enseignement. Ils y donnaient l’exemple de titres de livres comportant le mot en n qui, à leur sens, doivent pouvoir être prononcés sans représailles, en vertu de la liberté universitaire.

La salle de classe [...] ne peut devenir un lieu libéré du poids de l’histoire, des idées et de leurs représentations. Il est donc inévitable que certaines lectures, certains concepts, voire certains mots heurtent des susceptibilités.

L’initiative avait suscité des critiques. Le syndicat étudiant de l’UO avait, par exemple, qualifié la lettre d’épouvantable, soutenant que dire le mot au long était inacceptable, peu importe le contexte. Sur les réseaux sociaux, certaines publications incitaient à l’intimidation des signataires. L’insulte fucking frogs a été lancée à l’endroit de membres francophones des 34.

Et en réplique à la lettre des 34, quatre professeures de l’UO lançaient une pétition dans laquelle elles soulignaient un désaccord sur les limites de la liberté universitaire et affirmaient que leurs collègues se servaient de leurs pouvoirs et privilèges pour contribuer aux structures de racisme systémique.

Les auteures de cette pétition n’ont pas donné suite à nos demandes d’entrevue.

Geneviève Tellier, professeure à l'École d'études politiques à l'Université d'Ottawa.

Geneviève Tellier est souvent invitée par les médias à analyser la politique canadienne.

Photo : Radio-Canada / Pierre-Paul Couture

Encore aujourd’hui, plusieurs des 34 affirment que leur appui à Mme Lieutenant-Duval les hante, bien qu’ils ne le regrettent pas.

Certains affirment même avoir devancé leur retraite en raison du climat difficile qui a suivi la controverse. C’est le cas de Sylvie Paquerot et de Geneviève Tellier.

Je me voyais [rester] encore plusieurs années, dit la politologue Geneviève Tellier, qui a quitté l’UO en juillet dernier, six ans après la crise. Mais la crise a tout changé.

Dans ses dernières années comme professeure, elle a évité le campus, privilégié les rencontres en virtuel, limité ses passages au bureau aux fins de semaines et cessé d’encadrer des étudiants à la maîtrise ou au doctorat, en raison de la difficulté à collaborer avec les autres professeurs.

Je faisais ma recherche, mais de manière plutôt autonome , dit-elle.

Cette crise-là m’a complètement jetée à terre.

L’universitaire a espéré une main tendue de la part de ses collègues qui n’est jamais venue. Dans son dos, lui a-t-on rapporté, certains professeurs la qualifiaient de raciste devant leurs étudiants.

Je n’avais pas envie de continuer une carrière universitaire dans cet environnement-là. Et je n’ai pas envie non plus d'avoir à me justifier sur mes positions d'il y a six ans.

Sylvie Paquerot, elle, a quitté l’UO en 2022, à l’âge de 63 ans. Je n’avais pas une retraite complète. Ça m'a coûté cher, dit-elle. Mais entre l'argent et la santé mentale, j’ai choisi la santé mentale.

C’est le climat empoisonné dans certaines franges de certains départements, vestige de la controverse, qui l’a poussée vers ce choix.

Un lien de confiance rompu

Geneviève Tellier est déçue de voir que, six ans après la controverse, les choses n’ont pas vraiment changé. C’est la même épée de Damoclès . [...] Si j’ai le malheur de déclencher une polémique, l'administration va intervenir, et je ne peux absolument pas dire qu’elle va être de mon côté.

Plusieurs autres des 34 nous confient ressentir ce même manque de confiance envers l’institution. C’est la raison pour laquelle certains d’entre eux s’autocensurent désormais dans leurs cours.

Ça a laissé des traces, laisse tomber Isaac Nahon-Serfaty, professeur au Département de communications de l’Université d’Ottawa.

On n’est plus dans la peur comme on l’était pendant l’affaire de Verushka, poursuit-il. On est dans une situation qui est encore plus triste, je dirais, et c’est cette normalisation [qu’il y a des] choses qu’on ne peut pas nommer, dont on ne peut pas parler, qu’on doit approcher d’une certaine façon.

un bâtiment de l'UO

Certains membres du groupe des 34 évitent encore aujourd’hui de se rendre sur le campus.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Une nouvelle rectrice, Marie-Ève Sylvestre, est en place depuis juillet 2025. L’Université d’Ottawa a décliné notre demande d’entrevue.

Son porte-parole, Jesse Robichaud, assure cependant que des mesures sont désormais en place et que les membres de la communauté universitaire peuvent s’appuyer sur des mécanismes robustes pour soulever toute préoccupation relative à la liberté d’expression ou à la liberté académique.

Il rappelle que le Comité du Sénat sur la liberté académique exerce des fonctions de surveillance, de formation, de reddition de comptes et de consultation.

Créé en 2022, ce comité peut être convoqué ou sollicité à la demande d’un dirigeant ou d’une dirigeante universitaire qui lui soumettra des cas généraux ou récurrents au sein de sa faculté afin d’obtenir des conseils sur les orientations à prendre.

L’Université demeure à l’écoute de toutes préoccupations qui peuvent être exprimées. C’est précisément pour cette raison qu’elle a mis en place [des] mécanismes de veille, de conseil, d'accompagnement et de reddition de comptes.

J'ose espérer que si quelque chose d'aussi dramatique émerge aujourd'hui que les dirigeants de cette université ont appris qu'il faut faire enquête avant d'agir, déclare Joël Beddows, professeur de théâtre à l’UO et membre des 34.

Joël Beddows assis sur un siège de théâtre.

Joël Beddows estime que le débat sur le « mot en n » a mis en évidence une fracture entre les mondes anglophone et francophone, qui ont des conceptions et des rapports différents au mot.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Il y a un avant et un après l’affaire Lieutenant-Duval, soupire Charles Le Blanc, professeur titulaire aux départements de français et de philosophie de l’UO.

Parmi le groupe des 34 dont il fait partie, il y a eu des retraites hâtives, mais aussi d'autres qui se sont tus définitivement. Ils se sont dissociés et ont tenté de disparaître, dit-il.

Comme d’autres, il restreint ses déplacements sur le campus. Je m’en tiens à mon travail de recherche, à mon enseignement. Je n’ai plus vraiment intérêt à me lancer dans la vie universitaire à corps perdu. Quand l’institution vous laisse tomber, elle ne doit pas ensuite s’étonner si l’employé reste sur son quant-à-soi, c’est normal.

Je donne à mes étudiants le meilleur de moi-même, poursuit celui qui a aussi cessé de donner de l’argent à l’UO. Mais quand je prendrai ma retraite, dans cinq ans, je vais vraiment fermer les livres et jamais je ne dirai que j'ai été professeur là de ma vie.

Persona non grata, déclassés, infréquentables

La controverse de 2020 a eu des impacts de toutes sortes, constate Marc Brosseau, professeur émérite à l’UO et membre des 34. Selon lui, les 34 étaient vus par certains comme des infréquentables.

Malgré un traitement positif de la grande majorité de ses collègues, plusieurs d’entre nous ont été déclassés, se souvient-il. On a perdu l’estime de certains collègues.

Je suis devenu, pour certains, persona non grata. Un collègue auquel on veut plus ou moins s'associer.

Le professeur a par exemple appris que des étudiants ne voulaient plus qu’il soit dans leur comité de thèse.

Des collègues de son propre département qui nous regardent de travers, ça crée des difficultés, des amitiés qui se refroidissent, concorde Charles Le Blanc.

Geneviève Tellier affirme avoir été ostracisée par une partie de la communauté universitaire. C’était comme si, pour cette frange, les 34 étaient du mauvais côté de l’histoire, dit-elle.

Sans vouloir dresser un portrait trop sombre, le politologue François Charbonneau rapporte que certaines collaborations entre professeurs ne se font plus depuis 2020. Il ne sent pas avoir été classé infréquentable, mais dit tout à fait comprendre ceux qui disent l'avoir été : Je sais qu’ils n'exagèrent pas.

François Charbonneau devant la Maison de l'espoir.

François Charbonneau a cessé de participer à son assemblée départementale depuis l’affaire Lieutenant-Duval, malgré des collègues « de grande qualité ».

Photo : Radio-Canada / Simon Lasalle

Libération d’une parole, des étudiants noirs, surtout

À l’époque, Babacar Faye était président du syndicat étudiant, qui s’était prononcé contre l’initiative des 34. Plusieurs professeurs se rangeaient du côté de la liberté académique, se souvient-il, alors que, pour plusieurs étudiants, ce n’était pas [la question]. Il y avait un enjeu qu’on oubliait : la question du racisme.

Selon lui, des professeurs auxquels les étudiants devaient se fier se rangeaient d’un côté qui ne portait pas gare à leurs sensibilités, à leur situation, à leur race.

Il estime que, dans les années qui ont suivi, il y a certainement eu une conscience plus importante au niveau des enjeux de la race. Il y a eu des bourses, des programmes, un comité qui impliquait des étudiants noirs.

Cela dit, l’ancien étudiant estime qu’il y a encore des conversations à avoir.

Puits de lumière du pavillon Tabaret de l'Université d'Ottawa, avec des affiches contre le racisme.

En 2020, des manifestants ont occupé l'entrée du pavillon Tabaret de l'Université d'Ottawa pour demander des actions concrètes pour combattre le racisme sur le campus.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Poudrier

Si vous allez à l’Université d’Ottawa, vous allez voir des traces concrètes de l’affaire [Lieutenant-Duval] qui traitent des relations raciales, affirme Boulou Ebanda nya B’bedi. Selon lui, cette affaire est arrivée dans un contexte où les tensions raciales entre les Noirs et les Blancs étaient à un niveau épidémique.

Professeur de communication de l’UO, il avait été désigné conseiller spécial du comité d’action contre le racisme dans la foulée de la controverse. Un comité mixte rassemblant le syndicat, l’administration, des employés de l’UO et des étudiants a pris forme.

C’est ce qui a permis de créer un espace de dialogue, se réjouit-il. Ce travail laborieux a entre autres permis de mettre au jour les discriminations auxquelles [les étudiants noirs] faisaient face tous les jours.

Selon lui, ces initiatives ont aussi permis d’aborder la manière dont on parle de certaines choses. À la Faculté de médecine, comment parle-t-on de certaines maladies qui touchent majoritairement un groupe d’individus sur Terre, donne-t-il en exemple. Parce que ça existe, la génétique, mais comment va-t-on en parler sans nécessairement se sentir censuré?

Selon Sonia Ben Soltane, professeure agrégée à l’École de travail social de l’UO, l’affaire Lieutenant-Duval a permis de libérer une parole, des étudiants noirs surtout.

À son avis, l’affaire Lieutenant-Duval est liée au combat de l’antiracisme et s’inscrit dans un continuum d’incidents. C’est un work in progress, dit-elle. Mais ce ne sera pas sans embûches et les tensions sont toujours présentes, à son avis. Quand je parle de race dans mes cours, je suis très contestée par des étudiants du groupe dominant. Ils pensent qu’ils ne sont pas concernés.

Un homme accorde une entrevue.

Pour Boulou Ebanda de B'Béri, les actions mises en œuvre à la suite de la controverse ont permis de rassembler autour d'une même table des professeurs, des étudiants et des membres de l'administration.

Photo : Radio-Canada

L'Université d'Ottawa n'est pas la seule institution qui a vécu des crises de cette nature-là, affirme François Charbonneau, selon qui la controverse a eu comme effet l’institutionnalisation des principes de certaines normes, comme celles reliées aux principes EDI.

Mais l’EDI ne fait pas l’unanimité, creusant encore certains fossés.

M. Charbonneau et Geneviève Tellier expriment un malaise avec la manière dont ces principes sont appliqués, notamment lorsqu’il est demandé de déclarer la couleur de sa peau ou son orientation sexuelle lors de demandes de subventions. Les politologues ont donc cessé d’en faire.

En plus, il faut justifier [dans nos demandes] comment nos recherches vont contribuer à l'avancement d'un certain nombre de causes sociales, notamment l'inclusion. Nos recherches n'ont pas à contribuer à rien du tout. Nos recherches doivent être au service de la vérité, dit François Charbonneau, qui a abandonné tout projet de devenir un jour titulaire d’une chaire de recherche pour cette même raison.

Mais pour Boulou Ebanda nya B’bedi, l’EDI est une technicalité. Il s’intéresse à des changements plus fondamentaux. Moi, je parle d’une institution plus juste [...] envers tout le monde, envers les minorités.

L’histoire sans fin

Mon plus grand regret, c'est bien l'absence de conclusion formelle à toute l'affaire. L'entente confidentielle conclue entre l'UO et Verushka Lieutenant-Duval en a scellé le sort en catimini, affirme Marc Brosseau, qui dit cependant comprendre son choix.

Le fait que l’UO ne se soit pas formellement et publiquement excusée revient souvent dans nos entrevues avec les membres du groupe des 34.

Il y avait des gestionnaires de l'Université d'Ottawa qui ont fait des erreurs majeures dans la gestion de cette situation-là et il n'y a pas eu de conséquences pour eux, déplore Joël Beddows. C’est toujours comme une blessure ouverte sur le campus pour plusieurs professeurs.

L’ancien recteur, Jacques Frémont, qui pilotait l’institution au moment de la crise, a décliné notre demande d’entrevue. D’autres gestionnaires de l’époque n’y ont pas donné suite.

Jesse Robichaud nous écrit que dans le cadre de la procédure arbitrale, les différends ont été résolus à la satisfaction mutuelle de toutes les parties impliquées, en référence au litige entre l’UO et Verushka Lieutenant-Duval.

Mais pour François Charbonneau, au-delà des individus qui ont occupé des fonctions, l’institution a la responsabilité de reconnaître que ce qu'on a vécu ici était une panique morale et que Verushka Lieutenant-Duval n'avait pas à en souffrir. En ce sens, je pense qu'il y a quelque chose qui n'est pas terminé.

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