Les centres de données s’invitent dans les élections de mi-mandat aux États-Unis

Lorsqu’elle a emménagé dans sa maison à Sterling, en Virginie, il y a neuf ans, Lindsay Shaw raconte avoir été séduite par le calme du quartier. « Il n’y avait pas de maisons derrière la nôtre, se souvient-elle. Et devant, il n’y avait qu’un terrain vague. »
Elle se doutait bien que d’autres maisons seraient bientôt construites à proximité et ne s’en formalisait pas. Mais elle avoue avoir été abasourdie lorsqu’elle a appris qu’elle aurait bientôt un nouveau voisin de taille : un centre de données de la firme Vantage.
Travaillant dans le secteur de la sécurité informatique, c’est avec l’esprit ouvert qu’elle s’est rendue aux séances d’information organisées pour les gens du quartier. Ils nous ont montré des plans avec trois bâtiments, raconte-t-elle. Mais on ne nous a pas consultés. On n’a pas eu notre mot à dire.

Ce centre de données de la compagnie Vantage, construit dans une zone résidentielle à Sterling, en Virginie, produit sa propre énergie à partir de turbines à gaz et de génératrices diesel.
Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger
Aujourd’hui, un immense bâtiment gris et bleu plusieurs fois plus haut que sa maison se dresse à un coin de rue de chez elle. Impossible de le manquer, impossible de l’ignorer.
Il émet un horrible sifflement strident en permanence
, déplore-t-elle, ajoutant ne plus jamais profiter de son terrain. On n’a plus envie d’être dehors. On ne veut pas entendre ce bruit ni respirer cet air.
Car le centre de données devant chez Lindsay a été construit avant même que la compagnie d’électricité Dominion Energy ne puisse le raccorder à son réseau. Il produit donc sa propre électricité à l’aide de turbines à gaz et de génératrices diesel, ce qui inquiète les voisins comme Lindsay.

Lindsey Shaw, résidente de Sterling, en Virginie, déplore le manque de consultation des résidents dans la décision de construire un centre de données dans son quartier.
Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger
Ils sont si proches des habitations, explique-t-elle. Je pense que beaucoup d’entre nous s’inquiètent des effets sur la santé à long terme.
Est-ce que je pourrais développer un cancer du poumon dans 20 ans?
Lindsay a donc décidé d’installer un capteur devant sa maison pour mesurer la qualité de l’air. Elle affirme que la concentration en particules chez elle est parfois deux à trois fois plus élevée que dans le reste du comté.
Vantage, comme tous les autres opérateurs de centres de données approchés pour ce reportage, a refusé de nous ouvrir ses portes et a décliné nos demandes d'entrevue.
La voisine de Lindsay, Sabara Rahman, est aussi très préoccupée. Depuis l’ouverture de ce centre de données, mes enfants ont développé une toux persistante, dit-elle. Et mon plus jeune a reçu un diagnostic d’asthme.
Je m’inquiète du bien-être de mes enfants. Je n’en dors pas la nuit.
Sabara s’interroge aussi sur les raisons de l’augmentation de ses factures d’électricité. La tarification en Virginie n’est en effet pas fixe. Elle dépend beaucoup de la demande. Or, la demande n’a jamais été aussi forte, motivée en grande partie par le développement effréné des centres de données.

Dominion Energy est débordé par la demande électrique provenant des centres de données en Virginie. Leur multiplication pourrait avoir pour effet de doubler les factures électriques des citoyens d'ici 2039.
Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger
La région du nord de la Virginie est surnommée la « data center alley » en raison de la forte concentration de centres de calcul, la plus importante au monde.
Il y en a actuellement près de 300, et presque autant sont prévus ou déjà en construction. Et chacune de ces installations requiert autant d’énergie qu’une ville de 50 000 habitants. Une demande accrue qui aura pour effet de doubler la facture électrique moyenne des résidents de la Virginie d’ici 2039, selon le Sierra Club, une association écologiste américaine.

5:56
Le reportage de Jean-François Bélanger
La contestation s’organise
Les résidents de Sterling qui vivent à proximité du centre de données de Vantage ont signé une pétition pour demander des comptes à la compagnie et aux élus qui ont donné leur feu vert. Ils font partie d’un mouvement citoyen de plus en plus visible et de plus en plus organisé aux États-Unis.
Un récent rapport publié par l’organisme Data Center Watch indique que des projets de nouveaux centres de données évalués à plus de 64 milliards de dollars sont actuellement bloqués ou retardés en raison de l’opposition citoyenne.

La contestation citoyenne grandissante a fait en sorte de bloquer ou de retarder la construction de 64 milliards de dollars de projets similaires à ce centre de données à Haymarket, en Virginie.
Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger
La petite ville de Warrenton est un peu devenue le symbole de cette contestation.
Approché par l'entreprise Amazon pour construire un centre de données sur un vaste terrain vague en bordure d’autoroute, le maire Carter Nevill y voyait l’occasion de retombées économiques intéressantes pour sa petite municipalité. Mais il a rapidement été confronté à la colère des citoyens.
Nous avons été l’un des premiers endroits à subir de plein fouet la contestation suscitée par les centres de données
, explique-t-il.

Le maire de Warrenton, Carter Nevill, a été confronté à la grogne citoyenne lorsqu'il a été question de la construction d'un centre de données d'Amazon dans sa ville.
Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger
Résultat : le projet a été bloqué et tous les membres du conseil municipal qui étaient en faveur du centre de données ont été battus aux élections qui ont suivi.
Carter Nevill, qui n’avait pas pris position, est resté en poste, mais il a gardé un goût amer de toute cette expérience et a choisi de ne pas se représenter. Il avoue avoir sous-estimé l’intensité du ras-le-bol citoyen. Une opposition qui aura, selon lui, un impact majeur à l’échelle nationale lors des élections de mi-mandat en novembre.
C’est un enjeu très puissant auprès des électeurs. Si vous vous opposez aux centres de données, vous allez recueillir un large soutien. C'est un sujet qui suscite beaucoup d'intérêt en ce moment.
John McAuliff, délégué démocrate de l’État de Virginie, en est convaincu : le malaise est profond, il touche tout le monde et transcende les lignes de parti.
Si l’opposition est d’abord venue de citoyens vivant à proximité des centres de données, elle s’est rapidement étendue à l’ensemble de la population, car la construction de nouvelles lignes à haute tension pour alimenter des centres de calcul suscite beaucoup de contestation. C’est probablement actuellement l’industrie la moins populaire au pays. Et tout ça s’est passé en moins de deux ans
, explique-t-il.
Un sondage mené en juin par l’Université de Virginie le confirme : 66 % des répondants se sont déclarés contre la construction de centres de données à proximité de chez eux. Une opposition naturellement plus élevée chez les électeurs démocrates (73 %), mais qui rejoint tout de même une assez forte majorité de républicains (57 %).

Le politicien américain John McAuliff, qui s'est fait élire à la législature de Virginie en promettant de mieux contrôler les centres de données, est convaincu que ce sujet va avoir un impact sur les élections de mi-mandat.
Photo : Radio-Canada / Sylvain Richard
John McAuliff s’est lui-même fait élire en Virginie en faisant campagne contre les centres de données.
Depuis, il a fait voter des lois dans son État pour instaurer de meilleurs contrôles. Et il est convaincu que ce sera aussi un enjeu clé lors des élections fédérales.
Je pense que plusieurs candidats vont faire de ce sujet l’élément central de leur campagne aux élections de mi-mandat, dit-il. Je pense aussi que le parti qui va prendre le taureau par les cornes dans cette affaire et qui comprendra qu'il s'agit de protéger les communautés va connaître beaucoup de succès.
Une tendance vérifiée à l’échelle des États-Unis, y compris dans des États traditionnellement républicains comme le Texas et l’Ohio. Une note interne du Comité national républicain pour le Sénat avertissait récemment que les attaques portant sur les centres de données pourraient menacer des sièges autrefois jugés sûrs et conseillait aux candidats d’ajuster leur discours en conséquence.
À lire aussi :
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.