En Catalogne, face aux mégafeux, les pompiers veulent changer le territoire plutôt que courir après les flammes

Un paysage lunaire, des arbres calcinés à perte de vue. Dans le parc naturel des Gavarres, sur la Costa Brava dans le nord de l’Espagne, les traces de l'incendie qui a ravagé la région au début du mois de juillet sont encore bien visibles. Près de 2200 hectares ont brûlé. Agnès Villarubia a assisté au départ du feu. Elle rentrait chez elle en voiture lorsqu'elle aperçut les premières flammes. "J’ai vu un arbre en feu sur le bord de la route. Je ne pouvais vraiment pas imaginer que ce début d’incendie aurait pu se convertir en ce mégafeux qui a brûlé tant d’hectares." Elle a été la première à appeler les pompiers. Deux mois après, le paysage n’a plus le même visage. "C’est très fort, ça me fait de la peine et c’est tellement triste".
Des feux qui dépassent les capacités des pompiers
La Catalogne vient de connaître l'un de ses étés les plus chauds. Comme dans le reste de l'Espagne, les épisodes de chaleur, la sécheresse et les incendies se multiplient. Mais pour les pompiers catalans, le problème n'est plus seulement la fréquence des feux : c'est leur intensité. Avec le réchauffement climatique, certains incendies produisent leur propre dynamique atmosphérique. "Les incendies sont toujours plus intenses et ils dépassent parfois nos capacités d’extinction", constate Edgar Nebot, sous-inspecteur des pompiers de Catalogne qui était cet été en Belgique pour prêter main-forte à ses homologues lors de l'incendie des Hautes Fagnes. "On doit accepter que le feu va brûler des bouts de notre territoire. On ne l’éteindra pas avec plus de moyen mais avec plus d’intelligence. On l’éteindra là où il sera plus faible."
Cette nouvelle doctrine consiste donc à ne plus vouloir combattre le feu partout et à tout prix. Il faut aussi préparer le terrain pour pouvoir l'arrêter lorsqu'il devient trop puissant.
Moins de forêt pour mieux protéger la forêt
Pour empêcher les flammes de passer d'un massif à l'autre, les autorités catalanes ont identifié une quinzaine d’aires de confinement : de grandes zones stratégiques déboisées qui peuvent agir comme des barrières naturelles, là où le feu pourrait être ralenti.
La Catalogne veut également s’attaquer à un autre problème : l'augmentation considérable de sa superficie forestière au cours des dernières décennies. "Les forêts occupent aujourd'hui environ 65 % du territoire." constate Jaume Minguell, directeur des forêts au sein du gouvernement catalan. "Dans certaines zones, il faudrait qu’on ait moins d’arbres. Avant, les villages et les urbanisations dans les zones rurales étaient entourées de champs, pas de forêts. Ça a disparu. Récupérer ces champs serait une bonne chose, en termes de sécurité mais aussi de biodiversité."
L'objectif est de réduire la "charge de combustible", c'est-à-dire la quantité de végétation susceptible d'alimenter les flammes. Cela passe par des coupes d'arbres, du débroussaillement, mais aussi par la récupération d'anciennes terres agricoles.
Si on en sacrifie quelques-uns pour sauver les autres
Sur le terrain, cette logique commence à être acceptée par les habitants confrontés directement aux incendies. "On s’alarme à l’idée de couper un arbre, mais si on en sacrifie quelques-uns pour sauver les autres et pour assurer notre sécurité, alors selon moi c’est une bonne mesure !", estime Agnès Villarubia. Dans les Gavarres, malgré les destructions, la nature reprend déjà ses droits. "Là on commence à voir des pousses vertes donc ça donne un peu d’espoir."
Edgar Nebot, sous inspecteur des pompiers catalans. © Henry de Laguérie
En Catalogne, le feu est désormais considéré comme un phénomène avec lequel il faudra durablement composer. La stratégie ne consiste plus uniquement à multiplier les moyens aériens ou les effectifs de pompiers, mais à modifier le territoire pour que les incendies puissent être ralentis et contenus.
Lors de l’incendie des Hautes Fagnes, les pompiers catalans ont partagé leur expérience avec leurs homologues belges. "On a tous à apprendre les uns des autres. Échanger nos connaissances, entre pays du Sud et pays du Nord sera de plus en plus habituel dans les prochaines années à cause du réchauffement climatique", conclue Edgar Nebot.
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