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Sunday, November 8, 2026

Dans le calepin de l’éditeur adjoint | Ceux qu’aucune élection ne menace

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Un journaliste est journaliste à temps plein. Dans le sens de : tout le temps.

Publié à

La semaine, le week-end. Au travail comme en vacances. Devant un film le soir ou plongé dans un roman le dimanche matin.

Tout finit par passer par ce filtre. Et c’est ce qui m’est arrivé ces derniers jours en lisant Le fondateur, de Giuliano da Empoli, alors que s’activaient les élections américaines de mi-mandat.

Ce roman, que je vous recommande fortement, met en scène Alexander Zimmer, un milliardaire de la technologie à la tête de Panoptik, une société de surveillance tentaculaire.

C’est un personnage inspiré en grande partie de Peter Thiel, cofondateur de Palantir, une société de surveillance tout aussi tentaculaire.

J’ai aimé ce livre qui mélange constamment la réalité et la fiction pour ce qu’il est d’abord, un roman captivant et inquiétant. Puis une scène en particulier a attiré l’attention du patron de presse en moi, et le journaliste a repris le dessus…

Zimmer reçoit le narrateur dans son bureau au sol de marbre, verres fumés sur le nez. Le président américain, un certain Donald Trump, vient tout juste de se livrer à l’une de ses « pitreries habituelles », comme les qualifie le narrateur, qui ne les apprécie pas.

Le milliardaire, lui, observe son visiteur d’un air amusé et avance que Trump n’est pas important et qu’il pèse autant sur le monde que Taylor Swift. « Ils font le même métier », dit-il. Ce sont des gladiateurs modernes, et le plus important à leurs yeux, c’est que les gradins soient pleins pour les regarder.

Le narrateur proteste. Il rappelle que Taylor Swift ne trimbale pas la valise des codes nucléaires.

« Détrompez-vous, Trump non plus », répond Zimmer.

Voilà ce qui m’a fait lever la tête quelques secondes.

Pour Zimmer, nous, les médias, passons nos journées dans les gradins à regarder l’amuseur public. Une publication nocturne de Trump ou une phrase malheureuse contre le Canada, et on s’énerve pendant des heures, sinon des jours.

C’est un peu vrai, et je ne m’en excuse pas. C’est quand même notre travail, car les faits et gestes du président des États-Unis ont des conséquences réelles : après avoir menacé le Canada d’en faire le 51e État, le locataire de la Maison-Blanche a tout de même déclenché une guerre tarifaire qui fait mal aux Canadiens.

On ne peut donc pas ne pas couvrir… même si c’est vrai qu’avec un peu de distance, on voit bien qu’il y a quelque chose de malsain dans cette dynamique.

Cette réflexion n’a rien de bien original, surtout au lendemain d’une défaite historique des républicains, qui eux-mêmes en ont soupé de Trump et de ses frasques.

Mais justement, ce qui m’a incité à faire une pause dans ma lecture du roman est ailleurs : nous, les journalistes, couvrons les faits et gestes du président parce qu’il le faut… mais aussi parce qu’il est « accessible ».

Le président parle, il publie, il tient des points de presse et il nous offre des phrases à citer toute la journée. Même quand il ferme une porte, on sait laquelle. Et derrière celle-ci, il publie sur son réseau social qui est public.

Je le précise, car dans le roman de da Empoli, le milliardaire Zimmer ne tient pas de point de presse, lui. Il se cache quelque part, dans un bunker de verre ou une ville exotique, comme tous les géants de la tech dans la vraie vie.

Et quand un journaliste cherche quelqu’un à joindre dans les entreprises de Musk, Zuckerberg et Thiel, personne ne le rappelle*.

Voilà où le journaliste en moi a quitté le livre que j’avais entre les mains.

La question qui tournait dans ma tête, alors qu’on couvrait les midterms activement : comment est-ce qu’on va pouvoir continuer à surveiller le pouvoir demain, et après-demain… si celui-ci devient de plus en plus invisible ? Si ceux qui l’exercent peuvent se terrer, sans comptes à rendre à la population ?

Dans le roman, Zimmer se réjouit que les médias passent autant de temps à commenter les déclarations tonitruantes de Trump. Pendant que les journalistes s’agitent autour de ses provocations, son entreprise peut poursuivre tranquillement ses activités, loin des projecteurs.

Pendant que nous suivons les affrontements politiques, les controverses quotidiennes et les élections, d’autres formes de pouvoir grandissent dans une relative discrétion. Des pouvoirs qui contrôlent les données, les systèmes utilisés par les gouvernements, les infrastructures technologiques dont dépendent désormais des pans entiers de nos sociétés.

Ce pouvoir-là est technique, opaque, souvent privé. Bref, il est inaccessible.

Dans son livre, da Empoli montre comment des pans entiers de nos vies quittent tranquillement la sphère politique, les capitales, les parlements et les caméras pour des entreprises que personne n’a élues.

Pensez-y. Google a le monopole de la curiosité humaine, Facebook possède celui de l’amitié et des relations sociales, Tinder a celui des rencontres sexuelles, etc.

Voilà pourquoi l’équivalent de Palantir dans le livre, la firme Panoptik (un nom bien choisi), vise le « monopole de la condition humaine ».

Et donc, c’est un peu moins concentré, avec tout ça en tête que j’ai poursuivi ma lecture, en me posant mille questions, dont celle-ci, qui me hante encore : les journalistes peuvent couvrir un président que les électeurs chassent ensuite des urnes, comme on l’a vu mardi dernier aux États-Unis. Mais comment couvrir un monopole sur la curiosité humaine lorsque ses portes restent fermées, et qu’il n’a jamais à affronter les urnes ?

* Rappelez-vous qu’il y a quelques années, la réponse automatisée que les journalistes recevaient quand ils écrivaient au service de relations publiques de X, le réseau d’Elon Musk, étaient… un emoji en forme d’étron.

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