La proposition libérale sur les paris et casinos en ligne est risquée, selon une experte
La proposition du Parti libéral du Québec (PLQ) de créer un système de licences pour les compagnies de paris en ligne risque d’accroître les problèmes de dépendance au lieu de s’y attaquer, selon la psychologue Louise Nadeau, dont le rapport préconisait le contraire il y a dix ans.
« À partir du moment où on donne une licence, c’est le free for all », note la professeure émérite au Département de psychologie de l’Université de Montréal.
Entre 2010 et 2014, Mme Nadeau avait présidé un groupe de travail à la demande du ministère des Finances sur le jeu en ligne et la volonté de Loto-Québec de contrer les plateformes illégales en développant sa plateforme maison, Espace Jeux.
Le groupe de travail en avait conclu qu’il valait mieux ne plus s’appuyer sur Loto-Québec et plutôt développer un système de licences pour les exploitants privés. Il recommandait aussi que la prévention ne relève plus de Loto-Québec, mais d’un organisme indépendant.
Ces idées n’ont pas été retenues par le gouvernement du Québec à l’époque. Mais elles sont réapparues dans la campagne électorale quand Charles Milliard s’est engagé à créer un système de licences et à réinvestir une partie des revenus dans des activités de prévention.
Lors de l’annonce, l’équipe libérale a transmis au Devoir le rapport de Mme Nadeau comme référence.
Or Mme Nadeau a changé d’avis. « Si jamais le groupe de travail avait à refaire des recommandations, à la lumière des données actuelles, notamment celles de l’Ontario, je doute fort qu’on fasse la même recommandation sur les licences. »
Le rapport date quand même d’il y a 12 ans, souligne-t-elle. « Ça relève presque de la préhistoire. » Il n’y avait pas encore à l’époque « d’épidémie de téléphones portables » qui font en sorte que les jeux de hasard sont « accessibles 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 ».
Imiter l’Ontario, ou pas
L’Ontario a fait exactement ce que son rapport recommandait à l’époque pour le Québec. En 2022, le gouvernement Ford a mis fin au monopole de la Société des loteries et des jeux de l’Ontario (OLG), équivalent de Loto-Québec, pour libéraliser le secteur du jeu en ligne et imposer un système de redevances de 20 % sur les revenus.
La manœuvre a été payante. L’an dernier, le Trésor public ontarien a récolté 575 millions de dollars des quelque 80 entreprises qu’il a accréditées.
Ce qui inquiète Mme Nadeau, c’est que le pourcentage d’élèves ontariens du secondaire ayant parié de l’argent en ligne a grimpé de 50 % entre 2023 et 2025, selon une nouvelle étude du Centre de toxicomanie et de santé mentale de Toronto dont faisait état Radio-Canada début septembre.
La chercheuse pense que cela peut découler en partie de la libéralisation du secteur. « Plus on donne des licences, plus il y a des profits et plus il y a de joueurs pathologiques », avance-t-elle. « Ça stimule le marché » et la publicité, dit-elle. « On a beau parler de prévention, toute la publicité qui est présente incite beaucoup les gens à jouer. »
Elle souligne qu’une partie substantielle des profits de l’industrie provient des usagers qui ont un problème de dépendance. Et que la prévention est sans effet sur ces personnes.
Que faire alors face aux sites de jeux illégaux qui gagnent de plus en plus d’adeptes québécois ? Contrairement à ce qu’elle affirmait en 2014, Louise Nadeau pense qu’on peut compter sur Loto-Québec. « Loto-Québec s’est beaucoup améliorée en matière de jeu responsable depuis l’époque du rapport », ajoute Mme Nadeau, qui siège d’ailleurs à un comité d’experts créé par la société d’État.
Loto-Québec a décliné notre demande d’entrevue. On sait toutefois qu’en 2025, elle disait occuper 60 % du marché du jeu en ligne. Une statistique que l’industrie juge irréaliste. La Coalition québécoise du jeu en ligne, qui représente les entreprises Apricot, Bet99, Betway, DraftKings, Entain, Flutter et RushStreet, cite un sondage qui l’établit à 23 % et une étude qui parle de 17 %.
Que faire avec le marché qui échappe à Loto-Québec ? Mme Nadeau convient qu’il est difficile, voire impossible de réglementer le Web.
Au minimum, il faudrait, selon elle, mener des études sur « les coûts sociaux liés au jeu problématique » avant d’imiter nos voisins, fait-elle valoir.
Enthousiasme
Pendant ce temps, la proposition des libéraux suscite beaucoup d’enthousiasme. Lors de l’émission Cinq chefs, une élection, le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, a même félicité Charles Milliard d’avoir eu cette idée.
L’industrie aussi est ravie. La Coalition québécoise du jeu en ligne a salué ces propositions dans un communiqué il y a quelques jours,
Ses membres offrent des jeux de casino en ligne et des sites Internet de paris sportifs. Même si le système de licences les force à payer l’État, ils pensent y trouver leur compte.
« Ce sont des entreprises sérieuses qui cherchent à évoluer dans des environnements réglementaires stables et prévisibles », explique leur porte-parole, Ariane Gauthier. « Ça permet aux gens de distinguer l’offre privée légitime qui respecte les normes et qui profite à l’économie québécoise de l’offre privée qui peut vous voler ou siphonner vos données personnelles. »
Questionnée sur la hausse des problèmes chez les jeunes en Ontario et un lien possible avec la libéralisation du marché, Mme Gauthier rétorque que « peu importe le type d’encadrement qu’on choisit, le jeu en ligne est en croissance ».
Elle ajoute que Loto-Québec n’arrive pas, de toute façon, à concurrencer le jeu illégal. « La question à se poser, c’est : quelle est la meilleure façon de baliser cette activité-là, de l’encadrer et d’offrir des ressources aux joueurs qui en ont besoin ? »
Quant à savoir s’il est vrai qu’une grande part des revenus proviennent des joueurs les plus dépendants, elle dit ne pas disposer de cette information.
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