Carnet de campagne : trois États clés, trois constats

Depuis le mois d’août, j’ai roulé dans une douzaine d’États américains pour mesurer l’humeur de nos voisins du sud à l’approche des élections de mi-mandat. Des côtes salines du Maine aux contrées désertiques du Texas, mon trajet m’a mené à trois constats.
Le premier, c’est que le désenchantement des électeurs républicains est bien réel. Le deuxième, c’est que les démocrates, s’ils espèrent faire basculer les deux chambres du Congrès, devront être mobilisés et unis. Et finalement, que le coût de la vie est le point de bascule de cette élection cruciale.
La désillusion texane
La chanson m’est restée dans la tête pendant plusieurs jours : Choosing Texas d’Ella Langley. C’est la première pièce musicale d’une séance de danse en ligne d’un groupe de républicains dans une résidence cossue de Fort Worth, début octobre.
Les mouvements sont naturels, sous le regard d’un Donald Trump en carton dans le coin de la pièce.
She’s from Texas I can tell…
Julie McCarty, bottes de cowboy noires aux pieds, suit la mesure. Elle dirige le groupe militant ultraconservateur True Texas Project et a été l’une des premières à fonder une section du Tea Party au Texas il y a plusieurs années, ce mouvement contestataire qui a bousculé l'équilibre du parti républicain après l’élection de Barack Obama.
It doesn’t take a crystal ball to see…
En bonne Texane, elle ne mâche pas ses mots, même envers son propre parti.
Si les républicains ne veulent pas voter en ce moment, c'est parce qu'ils en ont assez qu'on leur mente. Ils ne perçoivent aucune différence entre les démocrates et les républicains. Ils se demandent : "à quoi bon voter?"
Même ici dans la forteresse rouge du Texas, beaucoup de républicains ont déchanté. Donald Trump avait promis la fin des guerres éternelles
à l’étranger, mais a déclenché une offensive en Iran.
Ça fait très mal. L’impact est indéniable
, lâche Julie McCarty.
There’s nothing I can do…

Julie McCarty participe à une séance de danse en ligne à Fort Worth au Texas.
Photo : Radio-Canada / Louis Blouin
En plus, leur candidat sénatorial, Ken Paxton, plombé par une série de controverses éthiques, traîne la patte face au charismatique candidat démocrate James Talarico. Les positions de ce dernier sur la protection des personnes trans sont dingues
, croit la républicaine.
Elle ne marierait pas
Ken Paxton, mais nous savons tous que, même dans ses pires moments, un républicain vaut mieux qu’un démocrate
.
Julie McCarty est toutefois convaincue que les républicains peuvent l’emporter. Il suffit d’aller voter. Il faut simplement se déplacer pour voter. Franchement, ce n’est pas sorcier!
, dit-elle.
Elle met le doigt sur le plus grand danger pour le Parti républicain à l’échelle du pays : des électeurs désabusés qui restent chez eux.
Drinkin' Jack all by myself…
Les républicains connaissent la chorégraphie, mais rejoindront-ils la ligne pour danser à l’unisson au Texas?
Si le parti de Donald Trump a une base à mobiliser, les démocrates, eux, ont une gauche à unir.
Au Maine, canaliser la colère démocrate
C’est une chaude journée du mois d’août au centre-ville de Biddeford. Des manifestants cherchent l’ombre devant le bureau de la sénatrice républicaine Susan Collins.
Ils dénoncent la mort d’un jeune immigrant colombien tué par un agent de l’ICE (la police fédérale de l'immigration) dans la ville quelques semaines auparavant.
Les manifestants tiennent des affiches.
L’ICE DEHORS!
L’ICE, DES TERRORISTES SOUTENUS PAR L’ÉTAT!
NOUS NE SOMMES PAS ASSEZ BRUYANTS!
Cette dernière affiche résume bien l’état d’esprit de Monica. La jeune militante progressiste porte des petites lunettes de soleil rondes qui rappellent l’ère de la contre-culture des années 1960 et 1970. Sur son chandail, on peut lire : Les immigrants ne sont pas des criminels, mais le président, assurément.

Monica, une jeune militante progressiste, dénonce les actions de la police de l’immigration dans les rues du Maine.
Photo : Radio-Canada / Louis Blouin
Monica incarne cette gauche en ébullition, insatisfaite et en quête de changements plus radicaux.
Je pense qu’il faut redescendre un peu sur terre. On a tendance à trop intellectualiser les choses, et je crois qu’on a trop peur de faire quelque chose qui sorte du lot, qui attire l’attention, qui bouscule les règles, comme le fait le camp adverse
, explique Monica.
Selon elle, le Parti démocrate doit montrer les dents face à l’administration Trump.
Il faut qu’on se mette en mode compétition, qu’on joue de manière beaucoup plus directe et qu’on se fasse bien plus entendre.
Le Parti démocrate doit trouver comment canaliser la colère de la jeune génération et des plus progressistes, sans pour autant s’aliéner les électeurs plus modérés et plus âgés.
Le Maine incarne bien ce défi, entre ses côtes plus démocrates et ses terres plus conservatrices.
Un casse-tête auquel le parti est confronté pendant les élections de mi-mandat, mais qui s'imposera aussi très vite lors de la présidentielle de 2028. Comment unir et rassembler? Et surtout, qui sera la meilleure personne pour le faire?
Malgré la crise d’identité qui traverse le Parti démocrate, la jeune militante de gauche est certaine d’une chose : la sénatrice républicaine Susan Collins, qui est en quête d’un sixième mandat, n’a plus sa place au Maine.
Passez le relais à quelqu'un de plus jeune. Nous avons besoin d'une énergie nouvelle. J'en ai assez. Assez de vous, Susan Collins!
Toronto, Ohio
C’est soir d’Halloween dans les rues dans la petite ville de Toronto située le long de la rivière Ohio. Elle a été nommée ainsi en 1881, parce que la ville canadienne de Toronto était considérée comme un modèle à suivre.

La nom de cette petite ville de l’Ohio a été inspiré par celui de Toronto, au Canada.
Photo : Radio-Canada / Louis Blouin
Aujourd’hui, la dispute commerciale avec le voisin canadien cause un certain malaise dans la communauté. Je pense que tout ira bien. Il faut juste un peu de temps. Quelques têtes dures, c'est tout
, nous dit Brawnley King, un homme de 87 ans qui distribue des jus colorés aux enfants venus le visiter dans son entrée.
Longtemps démocrate, il a retourné sa veste pour appuyer Donald Trump. Il faut voter rouge!
, nous dit-il en pointant un contenant avec du liquide sucré de la même couleur.
Le vétéran ne s’inquiète pas de l’impact de la hausse des prix sur les chances de son parti.
Les prix finiront par baisser. Sous le précédent président, Biden, les prix de l’essence étaient élevés
, note-t-il.
Brawnley King n'est pas le seul ici à avoir abandonné le Parti démocrate pour Donald Trump. Le comté de Jefferson, où se trouve Toronto, a basculé en sa faveur en 2016, après des décennies dans le giron démocrate. Le déclin industriel qui a rongé la région se voit tout au long de la vallée de l’Ohio, avec ses usines désaffectées.
Dans cette région, beaucoup de gens blâment toujours l’ALENA pour les pertes d’emplois subies dans les années 1990. Depuis le début du deuxième mandat de Donald Trump, l’État a gagné 13 000 emplois manufacturiers.
Mais le portrait est mitigé. Les tarifs et les disputes commerciales ont fait augmenter le coût de la vie et compliqué l’approvisionnement de plusieurs entreprises. La National Taxpayers Union Foundation estime que les droits de douane ont coûté 11 milliards de dollars à l’Ohio depuis janvier 2025, soit 2274 $ par ménage.
Dans cette petite ville de 5000 habitants, certains résidents croient que la politique tarifaire du président n'a fait qu’empirer la situation économique.
Sa guerre commerciale contre tout le monde est tout simplement stupide
, lâche Tim Taylor, un électeur démocrate. Cela a poussé certaines entreprises à partir, car elles n'ont pas les moyens de fabriquer des produits ici
, explique-t-il.
Le père de famille a déménagé de la Virginie-Occidentale vers l’Ohio, en quête d’une maison plus abordable il y a trois ans. À côté de lui, son petit garçon est habillé en personnage de film d’horreur. Sa petite sœur, déguisée en Minnie la souris, inspecte sa récolte de bonbons.

Tim Taylor, père de quatre enfants, jongle avec les difficultés du coût de la vie aux États-Unis.
Photo : Radio-Canada / Louis Blouin
Nous sommes six à la maison, avec quatre enfants. Je suis le seul à travailler actuellement. Je me souviens qu'il y a des années, quand j'étais petit, on pouvait vivre sans problème avec un seul salaire. Maintenant, il semble qu'il faut être deux, voire avec deux emplois chacun, pour vivre confortablement
, constate-t-il.
Ce soir, entre les rires des enfants, les paniers de bonbons et les maisons décorées, les tracas économiques semblent bien loin, l’espace d’un instant. Mais ils pourraient bien revenir hanter les esprits au moment de voter le 3 novembre.
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