Congrès des écrivains et des artistes noirs: en 1956, Paris accueille le «Bandung culturel panafricain»

Il y a 70 ans, du 19 au 22 septembre 1956, les intellectuels du monde noir se réunissaient dans le campus de la Sorbonne pour affirmer les valeurs et l’universalité de leurs cultures, leurs spiritualités, leurs littératures. Ce premier Congrès des écrivains et des artistes venus d’Afrique et de ses diasporas dans le monde a permis d’illustrer la fécondité intellectuelle et culturelle du monde noir. À l’amphithéâtre Descartes, les débats ont duré pendant quatre jours, faisant résonner les voix des Cheikh Anta Diop, de Senghor, de Césaire, de Richard Wright et d’autres intellectuels éminents de l’époque.
« Ce jour sera marqué d’une pierre blanche…Si depuis la fin de la guerre, la rencontre de Bandung constitue pour les consciences non européennes l’événement le plus important, je crois pouvoir affirmer que ce premier congrès mondial des Hommes de culture noirs représentera pour nos peuples le second événement de cette décade. »
Ainsi parle Alioune Diop du haut de l’amphithéâtre Descartes, à la Sorbonne. Nous sommes le 19 septembre 1956. Il y a 70 ans jour pour jour, alors que la guerre froide régissait encore les rapports internationaux et la colonisation et la ségrégation continuaient de ravager l’Afrique, Paris accueillait les assises du premier Congrès international des écrivains et artistes noirs.
C’est le Sénégalais Alioune Diop qui prononce l’Allocution d’ouverture du Congrès. L’homme compte parmi les intellectuels africains les plus éminents de l’époque. Il s’était fait connaître en lançant en 1947, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la revue Présence Africaine, puis deux ans après la maison d’édition du même nom. À cet ancien instituteur, devenu haut fonctionnaire dans l’administration coloniale, revient aussi la paternité de cette notion du Congrès des hommes de culture africains. Ce congrès rassembla pour la première fois des intellectuels noirs de divers continents et de toutes obédiences politiques et idéologiques. Alioune Diop voulait organiser sur le modèle du congrès afro-asiatique, un « Bandung culturel panafricain », afin d’attirer l’attention de tous sur l’apport jamais estimé de l’Afrique et de ses diasporas au patrimoine humain.
Organisation et ambitions
Annoncé dès 1955 dans les colonnes de la revue Présence Africaine, ce Congrès a bénéficié d’une longue campagne de communication. Sa préparation a duré dix-huit mois, menée tambour battant par l’équipe de Présence Africaine et par Alioune Diop en personne. Le Comité d’organisation comptait des personnalités littéraires majeures de l’époque, notamment Aimé Césaire, Léopold Senghor, Paul Hazoumé, Richard Wright, Peter Abrahams, René Maran. Ces écrivains venaient d’horizons différents, mais ils sont tous tombés d’accord sur le principe et la pertinence d’un congrès international réunissant l’ensemble du monde noir. Il y avait aussi l’unanimité sur les objectifs.
L’ambition d’Alioune Diop était de diagnostiquer le sens de la crise que traversaient alors les cultures noires à travers le monde. « Disant cela, il a en tête, souligne Elara Bertho, historienne de la littérature au CNRS, l’impact absolument déstructurant de la violence coloniale à la fois sur les corps et plus fondamentalement sur les épistémès. Donc, il y avait une urgence pour lui à réunir le monde noir dans son intégralité pour établir un inventaire dans une optique de préservation et également de revalorisation ». Pour réaliser son ambition, Diop s’appuie sur le soutien des intellectuels français comme Jean-Paul Sartre, André Gide ou encore l’ethnologue Marcel Griaule, dont les noms figuraient déjà dans le comité de parrainage de la revue Présence Africaine. Picasso qui compte parmi les amis de l’éditeur sénégalais, dessinera l’affiche du Congrès représentant le peuple noir symbolisé par le profil d’une tête noire aux traits puissants, avec une couronne de fleurs et d’épines ceignant la chevelure.
Tous ces intellectuels français vont participer aux travaux du Congrès, mais sans prendre la parole. « Impliqués dans le mouvement anticolonial et soucieux de mettre fin aux méfaits de l’exploitation coloniale et du racisme, ils étaient enchantés de venir écouter ce que les Africains avaient à dire à l’Europe qui les a réduits en esclaves, puis en chair à canon », se souvient Marie-Aïda Diop, fille aînée d’Alioune Diop. Celle-ci rappelle aussi que c’est grâce à la mobilisation de cette intelligentsia hexagonale qu'Alioune Diop a pu organiser son congrès, qui s'est tenu à la Sorbonne, lieu hautement symbolique à cause du rôle que celle-ci a joué à travers les âges dans la formation et le rayonnement de la pensée française. Le prestige du lieu a donné une visibilité à l’événement, et au-delà aux peuples noirs qui, en affirmant leur volonté de prendre en main leur destin, entraient sur la grande scène de l’Histoire.
Vivacité des débats
Pendant les quatre jours du Congrès, l’amphithéâtre Descartes à la Sorbonne grouillait d’une foule ivre d’enthousiasme. Alioune Diop avait réussi à faire représenter dans cette salle de la Sorbonne pas moins de 25 pays africains et américains. Outre les délégués des divers pays invités, une foultitude de jeunes étudiants africains de la métropole se bousculaient au portillon pour écouter les personnalités du monde noir et les débats. À cause de la qualité des interventions, ce congrès était vécu par les participants comme un moment de renaissance civilisationnelle et de reconquête de dignité.
L’agenda du Congrès prévoyait 42 communications, mais en raison d’une programmation chargée, seulement 27 ont pu être effectivement prononcées. Elles portaient sur trois grands thèmes, qui vont de l’inventaire des richesses de la culture négro-africaine aux perspectives, en passant par la question de la crise des cultures noires liée à leur étouffement sous l’effet conjugué du racisme et du colonialisme. Or si ce premier congrès des écrivains et artistes noirs est resté dans les annales, c’est en partie à cause de la vivacité des débats qui y ont opposé les intervenants au public et aux contestataires de tous bords.
Clivages
On peut parler de véritables clivages. À la suite des interventions notamment de Senghor sur « l’esprit de la civilisation ou les lois de la culture négro-africaine » et de Césaire sur « Culture et colonisation » mêlant champs culturels et champs politiques, des clivages importants se sont fait jour parmi les participants. Les auditeurs venus écouter Senghor étaient partagés entre ceux qui croient à l’unicité de la civilisation négro-africaine (position défendue par le futur président du Sénégal) et ceux qui préconisent une vision plus historique de la culture, et proposent de l’aborder comme une somme d’identités en devenir, liées à des situations diverses des communautés noires de par le monde.
La position essentialiste du poète, selon laquelle la personnalité noire est donnée pour l’éternité et caractérisée par la sensualité, l’intuition, la dimension vitale plutôt qu’intellectuelle et analytique, ne manque pas de susciter des questions sur la pertinence de cette analyse abstraite des problèmes culturels aux dépens de la dimension historique de ces mêmes problèmes. L’homme noir est-il le produit des situations nationales et locales au sein desquelles il évolue ou celui des lois immuables et ontologiques ? Telle est la question qui divise l’auditoire à la suite du brillant exposé du poète.
Un deuxième clivage important apparaît pendant l’exposé d’Aimé Césaire, intitulé « Culture et colonisation ». Césaire y impute les malheurs des Africains-Américains à leur situation politique de dominés et de colonisés au même titre que les Africains ou les Antillais. Un rapprochement que réfute vivement les écrivains américains présents dans la salle. Ceux-ci affirment haut et fort que les Noirs américains n’étaient pas colonisés. Le débat est houleux, avec les Américains s’apprêtant à quitter la salle, alors que Senghor envenimera le débat en s’interrogeant de manière rhétorique si la ségrégation subie par les Noirs aux États-Unis n’était pas une séquelle de la colonisation, de la traite et du commerce triangulaire ?
« C’était intéressant de voir, souligne Elara Bertho, Senghor et Césaire affirmer haut et fort l’unité du monde noir, qui ne fait absolument pas consensus. » Il faudra toute la diplomatie et le savoir-faire d’Alioune Diop pour arracher au terme de la rencontre une position de synthèse, permettant d’affirmer dans la résolution finale la « solidarité » des opprimés et le nécessaire dialogue des cultures.
Le bilan du Congrès
Malgré ses clivages et les polémiques, ce premier congrès demeure une date importante dans l’histoire culturelle du monde noir. « Il fut important car, en réunissant dans la capitale française toute l’intelligentsia du monde noir, ce congrès a donné, avait pointé pour sa part la regrettée Lilyan Kesteloot, une visibilité inédite à la culture et à la pensée d’Afrique et de sa diaspora et a mis en branle un mouvement d’affirmation que le monde ne pouvait plus ignorer. » On ne pourra plus tenir l’homme noir à l’écart du « rendez-vous du donner et du recevoir », disait-elle.
« Entre le 19 et 22 septembre 1956, affirme pour sa part le romancier et historien sénégalais Elgas. Il me semble que ce qui se joue à ce moment-là, c’est surtout l’affirmation qu’on est là, que le monde ne peut plus se faire sans nous, qu’on a notre grain de sel, qu’on a notre discours, qu’on a notre présence, qu’on a notre décision à apporter dans la dynamique mondiale ».
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