Sur «l’inefficacité» de l’État
J’utilisais jeudi l’expression « penny-wise and pound-foolish » pour décrire la réticence des politiciens à s’attaquer maintenant à une crise climatique dont les coûts (financiers et humains) seront catastrophiques plus tard. Dans le même ordre d’idées, parlons aujourd’hui de cette autre idée à la mode dans cette campagne électorale provinciale, soit celle d’augmenter « l’efficacité de l’État » en effectuant des coupes.
Rappelons un exemple concret.
Au printemps 2025, la Coalition avenir Québec a procédé à d’importantes réductions dans les organismes communautaires qui offrent des services d’aide à l’emploi, le tout au nom de « l’efficacité de l’État ». Dans la logique gouvernementale, on voyait la diversité des services offerts, particulièrement dans la grande région de Montréal, comme une forme de « redondance ». On a cherché à « centraliser » l’offre de services dans quelques organismes en cessant le financement des autres, quitte à ce que l’expertise qui s’y trouve se perde.
Mais une femme immigrante qui cherche à obtenir un premier emploi est très différente d’une personne faiblement scolarisée au Québec qui revient sur le marché du travail, tout comme elle est différente d’un ex-enfant de la DPJ qui a besoin d’accompagnement au début de l’âge adulte.
Vue de Québec, toutefois, la fine expertise spécialisée du secteur était « inefficace ». Et vous me permettrez de noter : plus les décideurs, à Québec, viennent de milieux socialement privilégiés et homogènes, plus on sera porté à croire que l’aide à l’emploi se résume à aider des gens à refaire leur CV et moins on comprendra la valeur de ce qui se fait sur le terrain.
J’avais fait une tournée d’appels dans le secteur à l’époque, et je me souviens très bien de la direction d’un organisme touché qui m’avait dit : « Pour plusieurs des jeunes qu’on sert, nous sommes le dernier rempart avant l’itinérance. » L’itinérance au sens d’être dans la rue, dans certains cas. Mais on oublie aussi souvent qu’une partie de l’itinérance est cachée : il s’agit de gens qui passent d’un divan à l’autre, dans la débrouillardise perpétuelle, avant que leur situation ne s’améliore — ou ne s’aggrave.
On grappille des cennes à des travailleurs du communautaire dont la rémunération s’approche du salaire minimum et, pendant ce temps, on peine à voir qu’effectuer des coupes dans le filet social coûte bien plus cher que le filet social lui-même.
En plus de la détresse humaine évidente, un jeune échappé à travers les mailles du système « coûte » cher — pour adopter l’odieux vocabulaire du système — en « productivité » perdue. C’est un travailleur, un contribuable payeur d’impôt en moins. La pauvreté, c’est aussi destructeur pour la santé mentale : ce sont les allers-retours aux urgences, dont les salles d’attente prennent souvent des allures de sas de décompression pour les crises de misère humaine. Ce sont les maladies chroniques mal gérées qui empirent. Des bobos de l’âme et du corps qui s’infectent, alors qu’ils auraient pu être prévenus.
C’est ce qui avait amené l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques, l’automne dernier, à noter que chaque dollar investi dans le communautaire pouvait en faire économiser douze au système de santé sur un horizon de six ans.
Mais allons plus loin. Calculons l’énergie et les ressources investies par l’État pour surveiller et punir la pauvreté — et encore plus l’itinérance — plutôt que pour la prévenir. Pendant qu’on hésite à embaucher des travailleurs du communautaire à des taux horaires scandaleusement bas, nos élus rivalisent entre eux pour savoir qui augmentera le plus les budgets des corps policiers pour venir « gérer » toute cette précarité grandissante. Un policier du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), une fois ses premières années de service terminées, gagne 112 082 $ par année. Mais il nous en coûte encore bien plus : en équipement, en appui logistique, en système judiciaire. En effet, toute cette judiciarisation de la pauvreté et de la précarité, combien nous coûte-t-elle en frais d’aide juridique, en procureurs de la Couronne, en dépenses de fonctionnement des tribunaux, en frais d’incarcération ?
Et maintenant, il faut encore ajouter à la facture les caméras corporelles. En effet, la Ville de Montréal a mis 40 millions de dollars de côté dans son Programme décennal d’immobilisations 2026-2035 pour acheter une technologie qui, au fond, sert à quoi ? À nous promettre, notamment, que des gens qui gagnent 112 082 $ par an n’utiliseront pas leur emploi pour maltraiter des citoyens.
Imaginons une minute ce qui arriverait si le milieu communautaire, dans ses demandes de subventions, devait inclure des sommes faramineuses destinées à rassurer le public sur la possibilité que ses propres employés fassent du mal à la population. Ça semble fou, je sais, mais c’est le niveau de folie qui passe pour du « gros bon sens » dans le statu quo.
Imaginons encore qu’on laisse les organismes dépasser chaque année le budget qui leur est alloué sans qu’il y ait de conséquence — comme c’est le cas pour le SPVM, qui a encore dépassé de 60 millions de dollars son budget l’an dernier sans que cela fasse ciller grand monde. « L’efficacité de l’État », disions-nous.
Je ne sais pas comment les gens font leurs calculs, mais je les soupçonne de ne pas employer des mathématiques euclidiennes.
Faire des coupes dans le communautaire pour investir dans la police est encore un bel exemple de penny-wise and pound-foolish. D’ailleurs, le monde politique québécois, municipal comme provincial, a tendance à voir la précarité sociale d’abord comme une crise de « sécurité publique » tout en posant le plus sérieusement du monde la question : « Pouvons-nous encore nous permettre de maintenir notre niveau de services ? »
Ces dernières années, on a vu un gouvernement gratter ses sous dans le filet social pour ensuite balancer des sommes faramineuses dans Northvolt, dans SAAQclic ou, cette semaine encore, dans l’entreprise américaine Bell Textron, pour laquelle Christine Fréchette vient d’annuler une dette de 18 millions de dollars. Mais soyons honnêtes, cette logique du « peut-on se permettre des services publics ? », nous y sommes à pieds joints à peu près sans répit depuis Lucien Bouchard, toutes couleurs de gouvernement confondues. J’ose avancer que si ça fonctionnait, on le saurait.
On pourrait plutôt — si nous étions un peu fous, surtout dans une société riche comme la nôtre — proposer de faire de l’élimination de la pauvreté un grand projet de société rassembleur. Qui sait, on pourrait même trouver là une manière de mieux prendre soin du trésor public.
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