Le dilemme européen
Alors que Vladimir Poutine organise de prétendues « élections » au résultat connu d’avance, dont le but est de consolider la dictature face à une guerre enlisée, l’Europe s’interroge.
L’« Ours » est très affaibli en tant que puissance économique sérieuse, mais toujours capable d’agression. Les opérations « hybrides » se multiplient, y compris en Europe de l’Ouest (aéroport de Leipzig, 5 août). Devant le retour de la géopolitique impériale et brutale, les États baltes sont mobilisés et inquiets,
Selon The Defense Post, au premier semestre de 2026, la proportion du budget total de l’État russe consacrée à l’armée et aux opérations militaires a atteint le niveau phénoménal de 44 %. Pour 2025, les chiffres correspondants sont de 7 % au Canada, 11 % en France, 13 % aux États-Unis et 17 % en Allemagne.
Militarisation de l’État et passage à la dictature vont de pair. Avec en prime un discours de plus en plus haineux à l’encontre de l’Occident en général, et de l’Europe en particulier. En décembre 2025, sur la principale chaîne d’État, Pervy Kanal, le politicologue et propagandiste Sergueï Karaganov a déclaré publiquement que « l’Europe est redevenue l’expression la plus absolue du Mal qui ronge l’humanité ».
Il y a quelques semaines, l’ancien président Dmitri Medvedev a accusé les dirigeants européens d’être « les descendants directs et les héritiers des fascistes ». Une publication récente du ministère russe des Affaires étrangères s’intitule L’Europe est de nouveau tombée à l’ombre du nazisme.
De telles citations ne s’inventent pas ; elles ne sont plus exceptionnelles. Elles en disent davantage sur celui qui les émet que sur ceux qu’on prétend décrire. Ces déclarations représentent une véritable « projection », accusant l’autre d’être ce que l’on est soi-même, ou de vouloir faire ce qu’on fait soi-même (Trump le victimaire persécuté a la même tendance systématique à « projeter »).
Cette projection se révèle aussi dans le fait que les seuls partis, en Europe, effectivement susceptibles d’être « néofascistes » ou « néonazis »… sont précisément ceux que soutient Moscou (l’AfD en Allemagne) !
Vendredi, à l’issue d’une réunion de crise avec les chefs de partis et certains candidats à la présidentielle française, Emmanuel Macron a alerté sur le fait que « la menace hybride russe à l’égard des Européens et de la France s’est intensifiée » et que « la nature de l’agressivité russe et de ses menaces en Europe change ».
Face à de telles menaces, que fait l’Europe ? Elle agit en réarmant, en mettant en avant son autonomie stratégique. On dit encore très majoritairement, dans les capitales d’Europe, qu’il faut soutenir l’Ukraine — avec l’argument selon lequel l’aide à l’Ukraine est aussi un acte d’autodéfense.
Mais l’évolution politique interne dans plusieurs pays met en cause la détermination et la cohésion d’une telle action à l’échelle européenne. Il ne s’agit pas que des extrémistes comme l’AfD prorusse. Plusieurs formations nationalistes sont en hausse à travers l’Europe, penchant généralement à droite.
Ces forces « souverainistes » sont en principe hostiles à la délégation de pouvoir supranationale, ce qui rend plus difficile une action commune face aux nouveaux défis géopolitiques, avec une Europe prise en étau (sur les plans commercial, militaire, stratégique) entre les États-Unis et la Chine… avec la Russie comme complication supplémentaire.
La montée des forces souverainistes dans une grande partie de l’Europe signale le retour en force de l’État-nation, du moins comme aspiration. Face à ce défi, les tenants d’une culture, d’une politique, d’une stratégie « paneuropéennes » persistent à dire que la solution réside dans un approfondissement et un renforcement de l’intégration continentale, le fameux « saut qualitatif » vers une Europe fédérale.
L’argument pro-européen repose sur quatre piliers.
Premièrement, si les États européens s’engagent seuls sur la scène internationale, ils s’effondreront. Individuellement, ils ne sont pas de taille face aux géants impériaux et menaçants de l’époque actuelle : c’est vrai pour le commerce, pour la crise climatique, pour le défi de l’intelligence artificielle (IA).
Deuxièmement, l’Europe est vraiment attaquée, les diatribes russes la visent directement. Moscou fait tout pour diviser les Européens, et cela ne déplaît ni à la Chine ni au régime MAGA qui, peu ou prou, tirent dans le même sens.
Troisièmement, si l’Europe n’a pas encore fonctionné, c’est la faute des États-nations opposés à une intégration plus poussée. Il faut donc « casser » les nationalismes pour passer à la vitesse supérieure.
Quatrièmement, l’Europe s’est toujours construite dans les crises : selon la formule de Jean Monnet, « l’Europe se fera dans les crises et elle sera la somme des solutions apportées à ces crises ». Chaque épisode critique (choc pétrolier de 1973, crise de la zone euro de 2008, pandémie de 2020) a mis en lumière une dépendance mutuelle qui a obligé les États à agir ensemble.
Ces constats sont globalement justes, mais ne font pas une stratégie. Si l’intégration européenne est restée à mi-chemin, c’est parce que les États ne lui ont pas permis d’atteindre l’autre rive. Mais leur résistance découlait d’une raison profonde : les nations demeurent, en 2026, le siège de la politique et, par conséquent, de la démocratie. Démocratie aujourd’hui battue en brèche à Washington, à Pékin et à Moscou, et dont l’Europe abrite des bastions essentiels.
Toute stratégie doit partir des gouvernements nationaux. Y compris avec ceux qui sont plus souverainistes que fédéralistes (la plupart). Pour faire face à la Russie militariste, à la Chine commerçante hégémonique, à l’IA américaine… tout en menant les combats intérieurs (la menace, oui, de l’extrême droite allemande).
On peut appeler ça « la convergence pragmatique des égoïsmes nationaux ». Une voie laborieuse et prosaïque, loin des utopies fédéralistes… pour que l’Europe et ses merveilles continuent d’exister, contre les forces de la nuit.
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