Que faire des embryons congelés par milliers ?

Des centaines de milliers d’embryons sont congelés dans les cliniques de fertilité à travers le pays. Impossible d’être plus précis : il n’existe aucun registre. Bien qu’au Québec – contrairement au reste du Canada –, la loi autorise les cliniques à détruire les embryons quand leurs propriétaires ne donnent plus signe de vie au bout de quelques années, malaise il y a. Peuvent-ils être éliminés ou pas ?
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« Nous avons fait congeler neuf embryons il y a une douzaine d’années. Il nous en reste cinq ou six », raconte Anouk Marchand à La Presse.
Elle a accouché après un transfert d’embryons – conçus à partir du sperme de son conjoint et d’un don d’ovules.
Dans le formulaire de consentement, à l’époque, elle croit se souvenir que son conjoint et elle ont indiqué qu’ils seraient éventuellement prêts à donner leurs embryons surnuméraires à la science.
Âgée de 45 ans, si elle est pleinement consciente qu’il se fait tard, elle ne se sent toujours pas prête à autoriser la destruction. Non pas qu’elle ait un attachement émotif. Pour elle, les embryons congelés sont simplement « des amas de cellules », dit-elle.
Le deuil d’Anouk Marchand est ailleurs, de l’ordre du renoncement à toute autre maternité. « J’aurais tellement pu avoir plein de bébés », poursuit celle qui est deux fois mère.
Son témoignage illustre comment les cliniques se retrouvent avec des centaines de milliers d’embryons surnuméraires, ici comme dans d’autres pays industrialisés. Comme le transfert d’embryons ne fonctionne pas toujours, on en crée quelques-uns. Certains couples gardent les embryons surnuméraires pour agrandir la famille plus tard, d’autres ont du mal à prendre une décision finale, d’autres encore les ont oubliés.
Certains pays d’Europe obligent la destruction d’embryons dans des délais allant de 2 à 10 ans. Dans le reste du Canada et aux États-Unis, il n’y a aucune limite. Surnommé « le plus vieux bébé du monde », un garçon est né en Ohio en 2025 d’un embryon congelé plus de 30 ans plus tôt.
Cinq ans sans contact
Légalement, cinq ans après toute perte de contact avec les clients, les cliniques au Québec sont autorisées à détruire les embryons. Ailleurs au Canada, non. Mais partout au pays, comme ailleurs, il y a « malaise » dans les cliniques, dit la Dre Karen Buzaglo, vice-présidente de la Société canadienne de fertilité et d’andrologie.
Quel est l’avenir de ces embryons-là ? Dans quelle mesure faut-il les conserver s’il n’y a pas de plan clair ou s’ils ne sont pas réclamés par les parents ?
Consciente de devoir statuer, l’organisation a mis en place un comité pour en arriver ces prochains mois à une position officielle.
Que font les cliniques du Québec ? Détruisent-elles des embryons ou pas ? « Certaines cliniques le font et d’autres ne le font pas », présume la Dre Buzaglo.
Les rares cliniques privées à avoir répondu à nos appels nous ont dit qu’elles ne transmettaient pas ce type d’information, pas plus qu’elles n’ont voulu révéler le nombre d’embryons qu’elles ont en stock.
Au Québec, après la première année de recours au programme public de procréation assistée, la congélation des embryons est aux frais des patients et se situe à environ 400 $ annuellement.
« On ne détruit jamais d’embryons », note la Dre Shauna Reinblatt, directrice médicale du Centre de reproduction du CUSM, un grand centre qui compte actuellement 18 500 embryons congelés.
Même 10 ans, même 20 ans plus tard ? Même quand les personnes ne paient plus leur facture ? Non, jamais, répond la Dre Reinblatt.
Comme il n’existe pas de registre, la Société canadienne de fertilité et d’andrologie avance, sans pouvoir le préciser, qu’il doit y avoir des dizaines de milliers ou des centaines de milliers d’embryons congelés au pays.
Aux États-Unis, en date de 2020, il était déjà question de 1,2 million d’embryons. En Grande-Bretagne, en 2019, on en comptait déjà plus de 500 000, un nombre qui a nécessairement augmenté depuis.
Une décision reportée, faute de réponse
Françoise Baylis, bioéthicienne et philosophe canadienne, fait observer que « certains considèrent la congélation d’embryons comme une solution idéale [qui permet] de contourner certaines des questions éthiques liées au statut moral des embryons humains ».
« Cela leur évite d’avoir à prendre la décision de jeter les embryons, de les donner à la recherche [ou à des fins d’enseignement] ou de les donner à un autre couple, des choix qui posent chacun des défis éthiques différents. »
Mais cela s’accompagne aussi d’une possibilité, relève Françoise Baylis, « que ces embryons restent conservés indéfiniment ».
Les clients eux-mêmes sont ambivalents, comme en rendait déjà compte en 2009 une étude de Robert Nachtigall : après cinq ans ou plus de stockage, 63 % des participants à l’étude laissaient leurs embryons en stockage prolongé, en raison d’un désaccord dans le couple, parce qu’ils craignaient d’éprouver un sentiment de perte ou parce qu’ils songeaient à les utiliser ultérieurement.
Mais parfois, pas le choix, il faut statuer, comme lors de la fermeture en novembre 2012 d’un centre de reproduction en Colombie-Britannique. À l’époque s’y trouvaient des embryons et du sperme congelés de plus de 1200 clients. Ceux-ci ont été contactés, plusieurs n’ont pas été retrouvés. Dans ces cas, le tribunal a autorisé la destruction du matériel reproductif.
Si la destruction d’embryons – ou de gamètes – est taboue, y compris au Canada, où l’avortement est légal, c’est que la démarche en fertilité se fait dans un contexte totalement différent, dit la Dre Buzaglo. Un avortement survient après une grossesse non désirée, tandis qu’en procréation assistée, ce sont « des couples infertiles ou des gens qui veulent préserver leur fertilité – en cas de cancer par exemple » – qui se présentent et qui ont un projet de maternité.
Ramifications juridiques
En 2024, la Cour suprême de l’Alabama, aux États-Unis, a décrété qu’un embryon congelé est un enfant, ce qui a alarmé bon nombre d’Américains qui ont des embryons congelés.
Depuis 1980, les tribunaux américains ont entendu plus de 500 causes relatives à des embryons congelés, évalue Leslie Meltzer Henry, une professeure de droit à l’Université du Maryland. Le plus souvent, ces litiges surviennent à la suite d’un divorce, d’une séparation ou d’un changement de plans.
Au Canada, les causes liées à des embryons congelés sont très rares, confirme Me Doreen Brown, avocate depuis plus de 45 ans et spécialisée dans les questions de procréation assistée. Mais ici comme ailleurs, fait-elle observer, aucune clinique n’est à l’abri, par ailleurs, d’une mauvaise manipulation ou d’une d’erreur sur l’embryon, comme cela survient ponctuellement à travers le monde.
En juin 2026, un homme a intenté une poursuite d’un autre ordre contre le Centre de fertilité de Montréal. Il allègue que la clinique ne s’est pas assurée de son consentement – qu’il dit n’avoir pas donné – avant d’implanter l’embryon que lui et son ex-épouse avaient fait congeler. Il soutient que la femme a procédé sans son accord, très peu de temps après leur rupture.
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