Enfer fiscal : de plus en plus de Belges quittent le pays, « la Belgique ne verra plus la couleur de leur argent »


Journaliste à la Rédaction générale
Suivre Sudinfo sur GoogleLa tendance semble bien là. De plus en plus de Belges sont tentés de partir vivre à l’étranger. En cause, notamment, un ras-le-bol et un sentiment de devoir toujours payer plus. Et, peut-être aussi, l’envie de soleil. Mais là, la Belgique n’a malheureusement aucun moyen d’agir.
On en revient donc… aux taxes. Le mot qui fait peur et sur lequel s’écharpent depuis de longues semaines les partis de la majorité. Une situation qui ajoute encore de l’instabilité à la complexité déjà bien réelle de la fiscalité belge.
« Cela devient déprimant parce que je ne sais plus quoi conseiller à mes clients », confie Me Aurélien Bortolotti, avocat fiscaliste. « Un jour, je leur dis que ce sera comme cela et le lendemain, ce n’est déjà plus le cas. Il n’y a plus de cohérence, on ne sait plus trop bien sur quel pied danser. En fait, aujourd’hui, moi, j’aurais envie de vous dire à un entrepreneur de ne pas se lancer tout de suite. »
Gérer depuis un ordinateur
Découragés, ces entrepreneurs verraient alors le déménagement hors de Belgique comme une solution. « Ils se disent qu’ils peuvent gérer leurs équipes derrière un ordi, par exemple, et que ce n’est donc pas un problème de vivre à l’étranger », poursuit-il. Selon cet avocat fiscaliste, ils sont de plus en plus nombreux à sauter le pas. Un constat partagé par l’un de ses confrères, Me Fatmir Stubla. « Il y a une usure », déclare-t-il, confirmant recevoir de plus en plus de demandes de clients en vue d’un départ.
Tous deux l’affirment : ce ne sont pas que les gros patrimoines qui cherchent à payer moins d’impôts en s’établissant à l’étranger. On retrouve des personnes aux patrimoines plus modestes, des entrepreneurs, de simples travailleurs et aussi pas mal de pensionnés.
« J’ai par exemple eu plusieurs policiers qui ont la double nationalité – belge et française – et qui veulent partir vivre dans le nord de la France », rapporte Me Stubla. « La France offre un régime fiscal qui est légèrement plus attractif pour les retraités bénéficiant de pensions publiques, comme les policiers. Ils peuvent en profiter en abandonnant leur nationalité belge. Et ils sont prêts à le faire, pour gagner quelques centaines d’euros de plus. »
Les exemples s’enchaînent. Il y a ce couple – un informaticien et une enseignante – parti vivre à l’île de La Réunion, cet autre couple de retraités belges qui a mis le cap sur le Maroc, ou encore ces pensionnés qui veulent profiter du soleil italien et, par la même occasion, échapper aux droits de succession belges. « Récemment, j’ai eu le cas d’une personne qui avait un très beau magasin en Région wallonne. Il a cédé les actions de son magasin pour revenir à ses premières amours et devenir agent immobilier… à Dubaï. »
Les destinations sont variées, mais certaines sortent du lot. « Pour les plus gros patrimoines, c’est la Suisse qui attire le plus », pointe Me Bortolotti. « Pour les entrepreneurs, c’est plutôt l’Espagne. »
Au-delà du constat, les avocats fiscalistes alertent sur les conséquences pour la Belgique. Car, oui, ces départs peuvent coûter cher. En termes de manque à gagner. « Je pense à cette personne qui est un haut cadre d’un groupe pharmaceutique et qui est partie en Suisse », illustre son confrère. « Quand je regardais ses avertissements-extraits de rôle, le précompte professionnel était de l’ordre de 150.000 euros. Mais là, c’est terminé. La Belgique ne verra plus la couleur de cet argent-là. » Un manque à gagner d’autant plus grand que la Belgique a peut-être investi dans ces personnes, via l’enseignement et la formation…
Dans un récent podcast, Erik Sansen, un avocat fiscaliste du nord du pays, dressait le même constat. « Vous savez, je pense que le politique n’est pas dupe », glisse Me Stubla. « S’ils ont mis en place une exit tax – qui vise les contribuables quittant le territoire –, c’est qu’ils se rendent compte que les départs sont en augmentation… »
Difficile à chiffrer
La tendance aux départs semble donc bien réelle, même si les motivations fiscales restent difficilement chiffrables. Les avocats fiscalistes ne voient qu’une partie du phénomène, puisqu’un déménagement à l’étranger ne nécessite pas forcément de les consulter. D’après les chiffres du SPF Affaires étrangères, 579.773 Belges sont inscrits dans les registres consulaires de nos postes diplomatiques à l’étranger. Un chiffre en hausse de 26,5 % depuis 2017. Dans le top 5 des pays d’accueil, on retrouve la France, les Pays-Bas, l’Espagne, le Royaume-Uni et les États-Unis. Précisons toutefois que cette inscription est facultative et que ces données ne permettent pas d’identifier les motivations des expatriés.
Les chiffres de l’Office belge de statistique Statbel confirment également une augmentation des départs de ressortissants belges. Leur nombre est passé de 29.305 en 2020 à 37.153 en 2025, soit une hausse de 26,8 %. Une évolution à relativiser toutefois, puisque 2020 était marquée par la pandémie de Covid-19 et les restrictions de déplacement. Par rapport à 2021, la hausse n’est plus que de 11,8 %. Surtout, rien ne permet d’affirmer que ces Belges ont quitté le territoire pour échapper à la fiscalité du pays.
Si l’ampleur des départs motivés par les impôts reste difficile à établir, le niveau de la fiscalité belge peut, lui, être comparé à celui des autres pays. Pour tenter d’objectiver ce sentiment d’« enfer fiscal », les données de l’OCDE offrent un premier éclairage intéressant. En 2025, la Belgique affichait ainsi le « coin fiscal » le plus élevé parmi les 38 pays membres pour, et c’est important, un célibataire sans enfant rémunéré au salaire moyen (52,5 %, contre 49,3 % en Allemagne, 47,2 % en France et 45,8 % en Italie). Cet indicateur mesure l’écart entre le coût total du travail pour l’employeur et le salaire net perçu par le travailleur, en tenant compte de l’impôt sur le revenu et des cotisations sociales.
42,6 % du PIB
Le classement varie toutefois selon le profil ! Pour un couple marié avec deux enfants et un seul revenu correspondant au salaire moyen, la Belgique se classe, là, sixième, avec un coin fiscal de 36,9 %. Un autre indicateur confirme le poids de la fiscalité dans notre pays : en 2024, les recettes fiscales représentaient 42,6 % du PIB belge, contre 34,1 % en moyenne dans l’OCDE. La Belgique occupait ainsi la cinquième place du classement, derrière le Danemark, la France, l’Autriche et l’Italie. Bref, nous ne sommes pas les champions du monde de l’impôt dans toutes les catégories, mais nous faisons bien partie des pays où la pression fiscale est la plus élevée.
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