Budget fédéral | Un pari ambitieux dont on mesure mal le risque

Qui ne risque rien n’a rien. Le gouvernement Carney fait résolument le pari de la croissance dans son budget présenté jeudi.
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Plus d’investissements, plus d’entrepreneuriat, plus d’innovation. À la bonne heure ! Le gouvernement veut jouer un rôle de catalyseur pour stimuler l’économie et améliorer le niveau de vie des Canadiens.
Mais pour atteindre leur objectif, les libéraux vont augmenter les emprunts à la vitesse grand V, un risque dont on mesure mal l’ampleur.
En surface, ça baigne. Mais sous l’eau, il y a des zones troubles.
Commençons par les bonnes nouvelles.
Malgré les effets de la guerre commerciale, le gouvernement fédéral a réussi à dégager une marge de manœuvre de 157 milliards, sur cinq ans.
Est-ce que cette manne est là pour durer ? Ça reste à voir…
Si Ottawa a davantage de jeu, c’est d’abord parce qu’il a réduit de 4,5 % les prévisions pour les coûts de ses programmes. Pouf ! D’un coup de baguette magique comptable, le gouvernement économisera 55 milliards d’ici cinq ans. Il est étonnant que les hypothèses du gouvernement aient été si loin de la réalité. Espérons que les calculs seront bons, cette fois.
Ensuite, l’inflation a donné un bon coup de pouce au fédéral, notamment avec la flambée du prix du pétrole. Si la hausse des prix fait mal aux consommateurs, elle stimule la croissance économique, ce qui augmente les impôts récoltés par le gouvernement.
Sauf que l’inflation peut avoir un effet boomerang pour l’État, comme on l’a vu après la pandémie. D’abord, les revenus remplissent les coffres. Mais ensuite, les dépenses finissent par augmenter, par exemple lorsque les employés réclament des augmentations de salaire pour absorber la hausse du coût de la vie.
À cause de ce décalage, l’État peut se retrouver coincé s’il dépense toute la manne que l’inflation lui a apportée.
Malgré tout, c’est le choix que le premier ministre Mark Carney a fait, fidèle à la tradition de son prédécesseur Justin Trudeau.
Avec une série de nouvelles mesures, le gouvernement dépensera pratiquement toute sa nouvelle marge de manœuvre de 157 milliards, au lieu d’en profiter pour réduire le déficit.
Le ministre des Finances, François-Philippe Champagne, se fait rassurant. Il fait remarquer que le Canada dispose du plus faible ratio d’endettement des pays du G7, de la meilleure cote de crédit possible et de taux d’intérêt inférieurs à ceux des États-Unis.
Tout cela est vrai.
Il faut aussi reconnaître qu’Ottawa va réussir à équilibrer un an plus tôt que prévu son budget de fonctionnement, un peu comme une famille qui arrêterait de payer l’épicerie et les dépenses courantes à crédit.
La croissance des dépenses est revenue à moins de 2 %, par rapport à la cadence insoutenable de 8 % par an au cours de la dernière décennie. Et la taille de la fonction publique a diminué de presque 10 %, soit 36 000 employés, depuis le sommet de 2023-2024.
Cette rigueur est bienvenue.
Mais en même temps que le gouvernement freine les dépenses de fonctionnement, il appuie sur l’accélérateur des investissements pour stimuler la croissance future.
Ottawa utilise sa situation budgétaire relativement saine, par rapport à celle d’autres pays surendettés, pour faire un pari important sur une série de grands projets.
A priori, il n’y a pas trop à s’inquiéter quand on regarde le ratio dette-PIB qui restera relativement stable, pour s’établir à 40,1 % dans cinq ans, alors que le dernier budget prévoyait une augmentation.
Or, ce ratio ne raconte pas toute l’histoire, car il inclut uniquement les dettes provenant des déficits accumulés, soit le manque à gagner lorsque le gouvernement n’arrive pas à équilibrer son budget annuel.
Il ne comprend pas les dettes découlant des emprunts que le gouvernement réalise pour développer les infrastructures ou financer certaines dépenses militaires.
C’est ici que ça se corse.
D’ici cinq ans, le passif du gouvernement va grimper de 35 %.
Les projets dans lesquels le fédéral investit sont un levier pour stimuler l’économie. Mais si les rendements ne sont pas au rendez-vous, ce levier peut retomber sur les orteils d’Ottawa qui devra payer les intérêts.
D’ici cinq ans, les frais d’intérêt vont bondir de 60 % pour atteindre 85,5 milliards. En 2030-2031, les coûts d’emprunt grugeront 14 % du budget du gouvernement, contre 10 % actuellement. C’est moins que les 30 % atteints dans les années 1990, lorsque le fédéral a frappé un mur. Mais la trajectoire reste préoccupante.
La hausse des frais d’intérêt est la meilleure façon de faire ressortir le coût du pari considérable que fait Ottawa.
On espère que les investissements porteront leurs fruits, mais comme ils impliquent un risque accru, il aurait été sage de la part du gouvernement de se garder un coussin de sécurité au lieu de dépenser toute sa marge de manœuvre.
Les balises budgétaires que Mark Carney s’était fixées en campagne électorale ne sont pas assez contraignantes.
Alors que les taux d’intérêt remontent un peu partout sur la planète, il est plus important que jamais qu’Ottawa se dote d’ancrages budgétaires vraiment solides, pour éviter que nos finances publiques partent à la dérive.
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